Un voyage mouvementé
On est bien tristes ce matin, de quitter notre beau
village de Toro-Toro, qui doit bien compter autant d’êtres humains que
d’empreintes de dinosaures. Les vivants quant à eux laisseront des empreintes
impérissables…dans nos têtes !
Chargés de nos gros sacs nous descendons la vieille rue
pavée, encore toute glissante du gros orage de la veille, tout en fredonnant le
tube du village, dont le refrain n’est pas difficile à apprendre : «Parque
Nacional Toro-Toro !». Evidemment c’est mieux avec le charango et la
guitare, comme lors du petit concert improvisé d’hier soir, dans le café de
Benedicta…
Sur la petite place devant le marché, se trouve le
bureau où viennent s’inscrire les voyageurs qui descendent à Cochabamba. C’est
la seule destination possible, car la piste pavée s’est arrêtée ici, et pour
continuer vers les autres vallées il n’y a plus que les 4X4, les motos et les
ânes…
Les truffis (minibus) sont garés en file indienne comme
des taxis, dans une petite rue adjacente, attendant sagement leur tour. Ici on
ne prend pas son billet à l’avance et on ne choisit pas son chauffeur ni son
véhicule : les truffis partent dès que leur quota de voyageurs est
atteint, soit entre 8 et 12 personnes
selon les minibus.
Les enfants ont tout de suite repéré le truffi en pôle
position, un superbe Nissan rouge 12
places tout neuf, et on s’empresse d’aller prendre nos billets.
Il est à peine 7 heures du matin mais la petite place
est déjà bien animée, quelques familles mangent des soupes et des plats chauds
devant les boutiques, assises sur des bancs et des petits tabourets. En attendant
que le minibus finisse de se remplir, on laisse nos sacs dans le petit bureau
et on va prendre le petit-déjeuner en face, à l’intérieur du marché, tout en
surveillant les départs du coin de l’œil. Vingt minutes plus tard, après un
dernier coup de klaxon, le beau truffi rouge quitte lentement sa place, tourne
à droite et s’engage dans la grande descente…sans nous! Sans doute était-il
déjà complet au moment où on s’est inscrits… Et juste après on voit surgir en
marche arrière un autre minibus, beaucoup plus petit et beaucoup plus ancien,
qui vient se garer à la place de l’autre, prêt à partir, et sans doute en
retard parce que ses collègues le laissent faire...
Aïe aïe aïe, c’est pas de bol, les enfants font grise
mine… Quant à nous on observe un peu inquiets le comportement du chauffeur,
visiblement un peu surmené, qui ne cesse de courir de droite à gauche pour
rassembler divers objets et outils. Pas de miracle, c’est sur le toit de ce
minibus-là que nos sacs finissent par être chargés… Petit à petit les passagers
arrivent et commencent à s’installer, chacun à la place qui a été définie au
moment de l’inscription, car apparemment la police ne rigole pas avec les
contrôles d’identité… A la droite du chauffeur ont pris place deux jeunes du
village, en survêtement, qui semblent bien le connaître. Sur le rang du milieu,
s’est calée une vieille dame toute ridée, avec une belle robe colorée, un joli
chapeau d’été à larges bords… et un énorme baluchon bariolé qui lui sert
d’airbag entre elle et le siège du conducteur.
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Elle semble ne parler que le
quechua, langue dans laquelle elle échange quelques mots avec son voisin, un
afro-bolivien d’une quarantaine d’années, habillé à l’occidentale avec une
magnifique casquette rouge. Je complète la rangée, heureux de porter mon
chapeau d’Argentine, histoire de compléter la gamme des couvre-chefs. |
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| Une sucette melon/noix de coco |
Derrière nous Hélène et les enfants ne sont pas trop
mal installés, s’il n’y avait, assis dans le coffre un vieux monsieur tout
recroquevillé ! Il fait signe qu’il est très bien là et qu’il ne veut pas
changer de place, et comme il n’a pas l’air non plus de parler espagnol, Hélène
n’insiste pas…
Au premier abord nous semblons protégés par l’abondance
de pendentifs religieux qui se balancent derrière le pare-soleil, mais cette
impression est vite contredite dès que l’on porte le regard un peu plus bas.
Suspendu à la commande de clignotant, se balance aussi un petit sac vert en
plastique, qu’on commence à bien connaître : la réserve de feuilles de
coca du chauffeur, où il ne cessera de puiser, battant tous les
records de consommation observés depuis notre arrivée en Bolivie.
A peine sortis du village, ce ne sont pas les premiers
cahots de la route qui nous font sursauter, mais la musique qui se met à sortir
à plein régime de la seule enceinte en fonctionnement… située juste derrière
l’oreille droite d’Anémone! On avait fini par s’habituer à circuler parmi les
somptueux paysages boliviens sur fond de musique locale, mais en version
discothèque c’est une première! Ce que tout le monde écoute ici est assez
surprenant et plutôt sympa, c’est un mélange de folklore indigène et de variété
pop, avec parfois des voix féminines très aigues qui font penser à de la
musique japonaise, ou coréenne…
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| Sécurité = Bien calés |
Comme les autres passagers n’ont pas l’air du
tout incommodés, on ne pipe mot, et on se cale du mieux possible en regardant
défiler les décors de nos randonnées des jours passés : le canyon avec la
cascade, la cité de pierre perchée tout là-haut, le site de la grande caverne un
peu plus loin…
Petit à petit, suite à une nuit plutôt courte et à
demi-bercés par les cahots de la piste pavée, on commence à s’installer dans un
demi-sommeil, dans la perspective des cinq heures de route qui nous attendent.
Enfin, qui auraient dû nous attendre… si notre truffi n’avait pas eu deux pneus
crevés!
Au début on ne s’arrêtait que toutes les demi-heures
environ. Le chauffeur venait alors ouvrir la porte latérale, qui pour nous
rassurer un peu plus était bloquée côté intérieur, et tout le monde descendait
pour aller chercher des pierres pour caler les roues, et se relayer à regonfler
les pneus avec la pompe à main… sauf la vieille dame, qui ne cessait d’observer
le ciel en marmonnant, et les gringos, un peu dubitatifs, se demandant si on
n’allait pas finir par éclater un pneu dans un virage, par exemple à 150 mètres
à pic au-dessus de la rivière…
On aimait aussi moyennement voir le chauffeur
sortir la tête par la vitre pour surveiller l’état des pneus, autant vers
l’avant que vers l’arrière…
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| Ca gonfle... ça nous gonfle |
Puis les pauses gonflage se sont faites de plus en plus
rapprochées, jusqu’à ce que le chauffeur se décide enfin à sortir sa roue de
secours… car il en avait une, et d’ailleurs en parfait état! Dans un gros village
à mi-parcours, le groupe électrogène et le compresseur d’un garagiste nous ont
regonflés à bloc, pendant que trois ou quatre femmes en profitaient pour
aussitôt prendre d’assaut le minibus, proposant des barquettes de poulet-frite
toutes chaudes et des jus de fruit conditionnés «à la bolivienne», c’est-à-dire
simplement dans un petit sac en plastique transparent avec une paille : pas évident de boire
jusqu’au fond sans percer le sac!
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| Vendeuse de jus |
Une fois repartis, le village dépassé et les
sacs et barquettes vidés, chacun les balance par les fenêtres, le plus
naturellement du monde... pendant que de notre côté, discrètement pour ne pas
trop se faire remarquer, on remettait consciencieusement dans nos sacs les
emballages de nos gâteaux secs!
On a fini par arriver quand même à Cochabamba, et par
s’arrêter à la première «gomeria», qui nous réparera la roue de secours en 10
minutes, avec une pâte toute rose et toute magique. Et puis le truffi nous
dépose dans une banlieue un peu éloignée, où se trouve le terminal des minibus
pour Toro-Toro.
On remercierait presque notre chauffeur de nous avoir rendus à demi-sourds dans notre discothèque
ambulante, tellement le niveau sonore de la ville nous surprend, surtout après
plus d’une semaine dans le silence des montagnes! Les voitures et les minibus
klaxonnent presque en continu, les motos pétaradent, tout cela accompagné par
les marteaux-piqueurs et les lapidaires! Affamés, on entre dans le seul petit
resto du secteur, accueillis par le son de la télé qui est poussé à fond, sans
doute pour couvrir les bruits de la rue...
Cochabamba, 3ème ville de Bolivie, 2500
mètres d’altitude, 1 million ½ d’habitants étalés dans une cuvette entourée de
versants abrupts, n’a pas grand chose pour nous séduire. Les quelques restes de
l’ancienne ville coloniale sont enfouis sous des constructions modernes
complétement dépareillées. Les trottoirs sont sales des détritus laissés
par le nombre incalculable de personnes qui mangent dans la rue, agglutinées
sur les rebords des fenêtres, assises sur les marches des immeubles, amassées autour de minuscules stands
de restauration… Et quant aux rues, c’est
la plus totale cacophonie !
Conduite au klaxon, motos pétaradantes, aucun respect des
passages piétons… bref traverser la rue,
surtout avec des enfants, vous garantit chaque fois une belle montée d’adrénaline…
Je me surprends à me prendre le bec avec quelques automobilistes, tournant à droite,
klaxonnant fort et s’arrêtant de justesse, furieux, devant un pauvre piéton
traversant sur le passage clouté.
Pour couronner le tout, l’hôtel où nous
logeons pour 2 ou 3 jours n’est guère accueillant, malgré son joli patio. Les toilettes sont (et
resteront) bouchées, les robinets des douches vous envoient des décharges
électriques et le petit-déjeuner est à la limite de l’incorrect…
Le soir de notre arrivée, on tente quand
même une sortie. La seule jolie place de la ville est barricadée pour
travaux !
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| Pratique ce trou pour admirer la place |
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| Quoique un peu trop haut; Mais qu'y-a-t-il derrière ?... |
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Derrière la panneau, il y a ça !
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Curieusement, il y a plein de jolies boutiques de fringues et
Hélène se trouve un très beau jean en remplacement de celui détruit par la
caverne de Toro-Toro. Il y aussi d’innombrables églises catholiques mais surtout
protestantes (évangéliques).
Parfois ce ne sont que de simples salles, et c’est très
étrange, par moments, comment les puissants chants religieux parviennent à
presque couvrir la cacophonie de la rue…
Finalement, on se retrouve nous aussi à
manger des hamburgers dans la rue, attablés sur le trottoir, contemplant un peu
ébahis toute cette foule buvant et se nourrissant dehors.
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| Savez vous qu'en 2002, Mac Do a été contraint de fermer toutes ses enseignes ? faillite suite à une campagne sur la malbouffe... Ce qui ne veut pas dire que les Boliviens n'apprécient pas les hamburgers; seulement les leurs! |
Même si cette nourriture de rue n’est pas
chère (autour d’un euro l’assiette de viande, de riz et de pomme de terre), le
faire tous les jours et en famille doit quand même finir par plomber un budget,
au vu des salaires de base pratiqués ici (200 à 300 euros).
Sans doute, les
gens mangent dans la rue parce que les minuscules chambres dans lesquelles ils
sont logés ne leur permettent pas de faire la cuisine...
Le lendemain, on se rend à la gare
routière, véritable but de notre séjour ici : réserver des places dans un
bus pour La Paz, notre prochaine étape bolivienne. La gare routière est à
l’image de la ville. C’est un bazar indescriptible qui ne ressemble à rien de
ce qu’on a pu voir avant (et depuis trois mois, on en a vu des gares routières !).
Heureusement que l’avenue qui la borde est large, car on ne peut s’approcher
qu’en double ou triple file.

Les abords sont saturés de taxis, de minibus, de quantités
de vendeurs, de mendiants… et surtout d’une nuée de rabatteurs qui crient leurs
destinations à la ronde comme des camelots, au ras de nos oreilles en nous
regardant avec insistance. A l’intérieur se trouvent des dizaines de bureaux
des différentes compagnies de bus. Ici les rabatteurs sont un peu moins nombreux,
mais on continue à sursauter quand l’un d’entre eux, qu’on n’avait pas vu venir
et qui s’était tu pendant quelques minutes, reprend brusquement sa litanie
juste à côté de nous : «Santa Cruz, Santa Cruz, Santa Cruz a las
cinco… (Santa Cruz départ à 5 heures)!». Surtout qu'on ne va pas à Santa Cruz...
On finit par comprendre la
règle de cette gare-là. Toutes les compagnies ne vendent leurs billets que le
jour du départ, donc le seul intérêt de venir aussi tôt (hormis d’avoir traverser
la ville dans un minibus Dodge spécial Bolivie)...
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| Beau comme un sapin de noël! |
(...) est d’obtenir les horaires des
différentes compagnies, sans aucune garantie d’avoir une place. Vu leur nombre
(au moins une dizaine de départs pour La Paz le lendemain), on se dit qu’en
arrivant de bonne heure, on trouvera bien quelque chose…
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| Ce taxi aime la couleur rouge |
Sur les conseils d’un camelot, on négocie
un taxi à 10 Bs (1,50 €), qui nous fait retraverser la ville pour nous déposer
au pied du téléphérique qui va nous emmener... aux pieds du Christ ! En effet un gigantesque
Christ blanc, bras ouverts, domine la ville du haut de ses 33 mètres : un
par année de sa vie, soit 2 mètres de plus que celui de Rio de Janeiro !
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| Amen |
Installé tout en haut d’une drôle de
colline abrupte et sans construction, c’est sans aucun doute le plus beau spot
de la ville. C’en est d’ailleurs la principale et à peu près la seule
attraction, et effectivement ça vaut le coup : on a
une vue à 360° sur la ville qui semble ramper à l’assaut des montagnes… au son
d’une chanson d’Edith Piaf (La Foule), interprétée en espagnol par une vieille
aveugle faisant la manche au pied du Christ, et qui a dû reconnaître
notre nationalité...
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| La cantara |
De là-haut, on contemple l’aéroport situé en
pleine ville, là où nous avons atterri il y a dix jours, en provenance de Sucre: on se fait une grosse peur rétrospective en contemplant la dimension des pistes, ainsi que la proximité des sommets et des
immeubles. Et d’ailleurs, l’avion que l’on voit se présenter, comme sortant des
montagnes, commence par rater son atterrissage… mais heureusement sans se crasher!
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| Vous voyez l'avion à droite, au-dessus de la ville? |
Il
réussit à reprendre de l’altitude, et à refaire un grand tour avant de revenir
et d’atterrir, prenant cette fois la piste dans l’autre sens ! Comme c’est
la même compagnie que nous avions prise, on se demande si ce n’est pas le même
équipage (voir les photos prises dans la cabine sur les blogs des enfants, au départ de Sucre).
Tout autour du Christ, de nombreux avertissements recommandent aux «amis visiteurs» de ne pas emprunter les
escaliers, car les agressions y sont nombreuses. Très engageant ! Mais de
toute façon les enfants sont fans du téléphérique !
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| Le Padre beaucoup moins |
Puis on décide de rentrer au centre-ville à pied :
longue balade sous un crachin presque breton, en se disant que bizarrement on
commence à trouver cette ville attachante. Malgré le bordel ambiant, les gens
sont plutôt sympas et drôles, assez chics tant moralement que dans leur façon
de s’habiller.
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| La récompense est une glace chez le roi de la crème glacée! |
Même le personnel de l’hôtel commence à nous sourire, pour une fois qu'ils ont des Français qui ne font pas la gueule! L’insécurité annoncée est palpable mais pas angoissante et c’est sans crainte
qu’on se promènera le soir en ville, marchant assez longtemps à la recherche
d’un resto qui nous convienne. On se retrouvera sur une place d'église toute pavée, peuplée de jolies palmiers et de très laides colonnes en béton, et animées par une petite foule de jeunes boliviens: les uns répètent des chorégraphies, leurs
enceintes branchées chez les commerçants alentours; les autres s'exercent inlassablement au vélo acrobatique, sans compter les nombreux couples de jeunes amoureux à se bécoter sur les bancs publics...

Et comme il y avait quelques tables en terrasse parmi toute cette animation, on s'est posés là. Et on a bien fait, car c'était le quartier général des Argentins de Cochabamba! Ce soir-là, on a mangé
argentin, dans un décor et avec un musique argentine, tout en parlant du pays avec la
propriétaire, originaire de Mendoza… Chouette ambiance, avec les murs saturés
de cadres et de photos, comme on avait aimé à Buenos Aires.
En vérité, ce ne sont pas toujours les villes qui semblent avoir le plus à offrir dans lesquelles on se sent bien...