mercredi 17 février 2016

Armes et belles âmes en Colombie



le risque est que tu veuilles rester

A peine quatre jours depuis que nous avons passé la frontière, et déjà tant à raconter !
A commencer par le voyage en bus depuis la frontière équatorienne. Dans la cohue de la gare routière (et faute de carte routière, introuvable), j’ai mal compris la distance jusqu’à notre prochaine étape. Moi qui suis censé être le traducteur de la famille, j’ai annoncé 3 heures alors qu’il y en avait… 9!  A part les moqueries de ma cruelle compagne, le plus gênant était que nous allions devoir faire ce que déconseillent tous les guides, à savoir circuler de nuit dans la zone où sévissent encore quelques brigands et guérilleros. Effectivement le risque ne doit pas être nul, parce que peu après la tombée de la nuit les bus s’attendent et se regroupent dans un gros village, où les attendent des militaires. Puis la suite du voyage se fait en convoi, 8 bus les uns derrière les autres, non sans avoir embarqué avec nous une partie de la troupe ! On s’arrêtera trois ou quatre fois dans la nuit, les bus s’attendant à des endroits précis. Passagers insomniaques, hommes en armes et chauffeurs en profitent pour sortir, et fumer ou manger un morceau, sous des palmiers joliment éclairés, dans la grosse chaleur de la nuit colombienne. Etrange impression laissée par ces villages de bord de route, la nuit, avec leurs commerçants souriants et prenant plaisir à engager la conversation, comme pour nous remercier de ne pas céder à la peur, le plus gros ennemi du tourisme.
On finira par arriver à Popayan au milieu de la nuit. Les rues restent éclairées mais sont totalement désertes, seulement sillonnées par de rares taxis. 



Mais le lendemain l’impression sera toute différente. Le joli centre est tout blanchi à la chaux, l’altitude amène un peu de fraîcheur, la ville regorge d’enfants en uniforme allant ou revenant de l’école…











Sans doute influencé par cette ambiance détendue, j’en oublie ma carte bleue dans le distributeur. Mauvaise pioche, d’autant qu’évidemment faire opposition depuis la Colombie s’avère un parcours du combattant : le service internet ne fonctionne qu’avec un numéro de téléphone en France, etc.
Pour se remettre on décide d’aller dîner dans une crêperie française. Sevrés de blé noir depuis 6 mois, on se fait une fête de ce repas. Mais quelle déception en découvrant que la splendide carte de crêpes salées… ne recèle que des crêpes de froment ! Je ne sais si vous avez déjà goûté une complète au froment, mais franchement c’est à démoraliser un Breton !



Heureusement la ville est plaisante, et surtout c’est la petite capitale d’une des régions les plus préservées du pays, entourée de montagnes où se perpétuent des modes de vie ancestraux… auxquelles nous sommes bien décidés à rendre visite. On embarque donc le lendemain dans un petit bus, direction la montagne, un peu au hasard car on n’a toujours pas réussi à trouver une carte, ni de la région, ni même de Colombie. Une fois parvenus dans le gros village de Silvia, nous commençons par errer quelque temps à la recherche d’information. 



Dans l’église, les gens font la queue devant le curé, pour se faire inscrire une croix en cendre sur le front. Le 11 février est le premier des 40 jours de l’avent, qui précèdent l’anniversaire de la mort de Jésus. Cette croix marque aussi symboliquement l’appartenance à la communauté catholique, et non à celle des Christianos (protestants), à laquelle appartiennent beaucoup d’Indiens.






Au coin de la place centrale, on nous indique les 4x4 rouges et blancs, sagement alignés, qui attendent d’emmener leurs passagers dans la montagne, où vivent les «Guambayanos».


La rue principale de Silvia


La boucherie




Livraison de la tienda (épicerie)

Les jeeps-bus 


Impossible de ne pas remarquer les Guambayanos, tant leur tenue est différente des autres habitants. Jupe bleue pétrole pour les hommes, noire ou bleue foncée pour les femmes, petits chapeaux ronds comme en portent les « Cholitas » en Bolivie, capes et chemises aux couleurs chatoyantes… 






Pour la première fois depuis notre départ de France, nous montons dans un véhicule sans savoir vraiment où nous allons, si ce n’est ce nom un peu magique, dont on ignore tout : « Guambaya », et dont le chauffeur nous confirme que c’est bien sa destination. A l’arrière de la jeep embarquent avec nous de nombreux membres de la communauté, tous en tenue traditionnelle. Pour moitié des personnes âgées, et pour moitié des enfants rentrant de l’école. Hélène prend une petite fille sur ses genoux, les autres enfants se casent comme ils peuvent, soit debout à l’intérieur, soit sur le pare-chocs arrière, soit sur le toit. Une petite fille délurée engage aussitôt la conversation avec nous, et surtout avec Anémone. C’est visiblement la première fois qu’elle voit une enfant « gringa » (pas étonnant, on n’a vu aucun enfant « gringo » depuis qu’on est entré en Colombie). Bien qu’elle le parle couramment, l’espagnol n’est pas sa langue maternelle. Comme toute la communauté, elle parle avant tout le Guambayo. On la fait beaucoup rire, ainsi que les autres passagers, quand on essaye de répéter les quelques mots qu’elle essaye de nous apprendre. On rira aussi beaucoup quand ils essaieront de prononcer quelques mots en français. Au fur et à mesure de la montée les passagers descendent les uns après les autres, et au bout d’une heure on se retrouve seuls avec le chauffeur. Il nous demande où on va, on lui répond qu’on n’en sait rien, ce qui a l’air de beaucoup lui plaire. Du coup il s’arrête, et nous invite à monter devant avec lui, pour « conversar ». Il s’appelle David, est né un peu plus haut dans la vallée, et nous parle par moment avec enthousiasme de son peuple, avant de longs moments de silence, comme pour nous laisser admirer le sublime paysage, et les extraordinaires taches de couleurs que forment ses habitants. Ils sont pour la plupart occupés dans des champs où il est inimaginable d’amener un tracteur. De temps en temps David s’arrête pour causer avec quelques piétons, dans une jolie langue mélodieuse, un peu chuintée, beaucoup plus douce que celle des Indiens Quechuas rencontrés dans les Andes boliviennes. On n’a jamais vu autant de sourires et de douceur depuis qu’on est partis, comme si l’éclatante gaieté des tenues rejaillissait sur l’âme de cette population absolument incroyable (ou l’inverse…). Une fois arrivés au bout de la ligne régulière que dessert David, après de nombreux arrêts et discussions avec ses voisins, on fait demi-tour. Il nous arrêtera un peu plus bas, dans une petite pisciculture qui fait restaurant, et nous nous quitterons avec le regret que le voyage ne fût pas plus long… On est accueillis par un charmant et entreprenant jeune couple, « qui d’un bouge a fait un palace », comme aurait dit Brassens. Après avoir pêché nos truites arc-en-ciel devant nous (à l’épuisette), Lorenzo et sa femme nous les prépareront aux petits oignons, et nous les dégusterons comme des princes, dans une petite cahute ronde couverte de paille, en regardant la pluie tomber sur la montagne.


Les bassins de pisciculture



Lorenzo lave les truites


Paysage de vallons

Les truites sont frites et délicieuses

Le retour s’avère moins évident, car les rares 4X4 qui descendent sont pleins (dans le sens qu’on lui donne ici, c’est-à-dire archi-pleins !). On finira par se retrouver tous les quatre avec nos sacs sur le toit d’un gros Toyota, cramponnés à la galerie ! Mais c’était sans compter sur la serviabilité du chauffeur, qui s’arrêtera au hameau suivant pour charger… un magnifique canapé néo-classique… qui nous rejoindra sur le toit ! 



Et tout à coup ce n’est plus nous qui nous retournons sur les Indiens, mais l’inverse. Je suis sûr que tous les Guampayos qui nous ont vu passer (et qui se sont tous retournés, les yeux ronds et le sourire en banane), se souviendront un peu de ces gringos accrochés à leur canapé, descendant fièrement le livrer au menuisier du village, trop fiers qu’on leur ait confié une telle responsabilité! D’ailleurs ledit menuisier ne manquera pas de nous en remercier vivement, ce qui atténuera grandement la douleur due à nos multiples contusions...



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