mercredi 10 février 2016

Quitter Quito


« Les écoliers français pensent parfois que l’Équateur est un pays qui fait le tour de la terre, et que ses habitants vivent sur une ligne. Personne ne sait vraiment où situer ce petit état, grand comme la moitié de la France, coincé entre la Colombie, le Brésil et le Pérou.


Il est vrai que cette ligne équinoxiale a donné à ce pays de la moitié du monde son sens de l’équilibre. Entre la montagne, la forêt et la mer (sierra, selva, costa), chacune représentant un tiers du pays, qui font de cette région un résumé fidèle de l’Amérique latine.
Equilibre aussi chez les habitants, qui sont parmi les plus paisibles et joyeux du continent.


Quito est une ville insensée, posée à 2800 mètres, où les immeubles s’arrêtent à la limite extrême du plateau… "
Ce texte plutôt bien vu n’est pas sorti de notre cerveau, mais de celui de Didier Tronchet. Chez Futuropolis, il a publié une BD suite à un séjour de 3 ans ici, qu’il a intitulée « Vertiges de Quito ». Un petit bijou, écrit et dessiné avec autant de cœur que de talent. Emotions fortes et dépaysement garantis.




Bon, nous on n’est restés que 10 jours, nos derniers en Equateur après plus de deux mois à parcourir ce pays étonnant, si fier d’incarner « le milieu du monde ». Il y a même un site qui porte ce nom (La Mitad del Mundo), à 2O km de Quito. C’est une espèce de parc d’attraction organisé autour d’une grande ligne jaune qui matérialise l’endroit où passe l’Equateur.

La Mitad del Mundo




On y découvrira surtout, dans le pavillon consacré à la France, que la terre n’est pas ronde ! Eh oui, contrairement à ce que nous avons appris à l’école, et conformément à ce que Newton avait prédit, elle a de larges hanches et sa tête et ses pieds sont tout écrasés ! On doit cette connaissance aux mesures effectuées sur place par un scientifique français, envoyé par Louis XIV vérifier la théorie de Newton. Il s’appelait La Condamine, ce grand bonhomme qui n’a rien trouvé mieux que de rentrer en descendant le fleuve Amazone ! Avec un sextant et une équipe toute dévouée à la cause de la science naissante, il a prouvé que le rayon de la terre était plus large à l’Equateur que sur les pôles, avec un écart non négligeable de plusieurs kilomètres. Petite différence mais grandes conséquences, qui ne manquèrent pas de nous bluffer. Et qui expliquent pourquoi le site de la Mitad del Mundo regorge de balances : étant beaucoup plus éloignés du noyau de la terre, ce gros aimant responsable de la force de gravitation qui nous donne notre masse, nous sommes donc plus légers à l’Equateur que dans n’importe quelle autre partie du monde, sachant qu’évidemment c’est aux pôles que nous pesons le plus ! 


La variation est de moins d’un pour cent, mais pour celui qui en fait cent cela permet de passer sous la barre fatidique… Autre conséquence, les sommets de la région deviennent les plus hauts du monde, si l’on mesure leur distance au centre de la terre. Ils approchent en effet des 6000 m, mais si on ajoute les quelques milliers de mètres supplémentaires dus au fameux renflement, ça change tout, et ça figure même sur les documents officiels ! Ils sont comme ça , les Equatoriens, facétieux… et tout ce qui peut faire la fierté du pays est bon à prendre, sans pour autant se prendre au sérieux…



Question bonus (et après c’est promis on arrête de jouer aux petits physiciens) : pourquoi la terre a-t-elle cette forme élargie au centre et aplatie aux pôles ? Eh bien, c’est parce qu’à force de tourner à toute vitesse sur elle-même, la force centrifuge lui a peu à peu remodelé le profil. Quand on pense que le petit père Newton avait réussi à le deviner tout seul, ça laisse quand même un peu rêveur…
Bon, on n’est quand même pas allés jusqu’à faire un pèlerinage au très réputé lycée français de Quito, qui s’appelle évidemment… La Condamine ! (sans compter que toutes les villes d’Equateur portent une rue à son nom).

Hopital Metropolitano
Pour rester dans le domaine des sciences, on s’est aussi initiés à la neurologie, dans un hôpital ultra-moderne qui ne s’appelle pas La Condamine, mais où par contre exerce le professeur Montenegro. C’est dans son cabinet que nous avons fini par atterrir, à force d’essayer de comprendre le mal dont souffre Hélène, qui continue d’avoir de nombreux vertiges, des troubles du sommeil, et d’être terriblement essoufflée dès qu’elle a quelques marches à gravir. Diagnostic : inflammation du nerf vestibulaire. Un nerf qui relie l’oreille au cerveau. On repart avec une prescription et un porte-monnaie allégé de 60 dollars, et un bon fou rire quand Albert a demandé « la cuenta, por favor » (l’addition). Aussi étrange que cela puisse paraître, en quelques jours elle a retrouvé du souffle et elle dort mieux. Pourvu que cela continue.


Nous en avons profité pour arpenter la ville et de découvrir ses fresques, au mépris de l’avis des chauffeurs de taxi, pour qui évidemment il n’y a pas plus dangereux que de prendre les transports en commun et de se promener seuls dans les rues. Soit on a eu de la chance, soit les innombrables policiers font bien leur travail, en tous les cas on ne s’est jamais sentis en insécurité ici. A moins de craindre ces rappeurs qui font irruption dans le bus déjà bondé, habillés bien comme il faut pour inquiéter les notables, et qui jouent des coudes pour réussir à envoyer un rap bien balancé… à la gloire de Dieu ! Ou de s’inquiéter de l’aveugle qui les suivra, faisant la manche en vendant quelques bonbons…
Non, au contraire d’autres grandes villes traversées, Quito nous semble peuplée de gens souriants, toujours prêts à plaisanter et à engager la conversation. Même les petits dealers qui traînent en bas de notre appartement finissent par nous dire bonjour, et à se pousser gentiment quand on occupe le terrain pour taper dans la balle avec Albert…
Toujours aussi efficace, Hélène nous a trouvé un appartement dans le vieux Quito, tout près du centre historique. A la différence de chez nous , en Amérique du Sud les centre-ville anciens sont souvent un peu laissés à l’abandon. Ils peuvent être à plusieurs kilomètres de la ville moderne, qui ressemble étrangement à toutes les autres grandes villes modernes. C’est pourtant là que bat le pouls de la cité, là où demeurent les petits commerces et tous les artisans, les vendeurs de rue… et les prostituées!
Etrangement les enfants aiment bien passer dans leur rue, cela doit avoir un côté exotique… Ils sont également fascinés par les nombreux travestis qui tiennent une épicerie ou un salon de coiffure, sans que personne ne semble s’en émouvoir. Pas plus que des innombrables couples qui marchent enlacés ou main dans la main, de 12 à 92 ans ! Pourtant le quartier regorge aussi d’églises catholiques et de magasins de bondieuseries, et depuis les centres protestants la musique Gospel mâtinée de salsa sort à plein volume des fenêtres et des portes grandes ouvertes.










Sur la Plazza Grande, les évangélistes viennent
à tour de rôle sermonner les passants







Dans la série hommage aux grands hommes, nous n'avons pas manqué le pélerinage à la Capilla del Hombre (la chapelle de l'homme). Oeuvre du maestro Guayassamin, un  fils du pays et un grand monsieur de la peinture contemporaine. Sur la fin de sa vie, il a créé une fondation, à laquelle il a fait don de sa maison-atelier, et du grand musée attenant. Toute son oeuvre chante douloureusement l'asservissement puis la maltraitance dont les Indiens furent victimes, à commencer par ses ancêtres. Un immense et monumental cri expressionniste. 


Oswaldo Guayasamin




Face à cette toile, Hélène a pensé à Pasquale.
C'est son portrait!
Les enfants se souviendront de cette video que l'on a visionnée dans son atelier. Il y fait le portrait de Paco de Lucia. Grand moment, de voir un monstre sacré poser pour un autre monstre sacré. D'autant qu'en se retournant, à la fin, on se retrouve brusquement face à la toile: De Lucia l'a offert à la fondation à la mort du peintre. Bravo les artistes!


Portrait de Paco De Lucia



La Capilla del Hombre:
 la maison de l'artiste Guayasamin

Demain il faudra tôt quitter Quito, comme aurait dit Bobby Lapointe. Et quitter aussi l’Equateur, car la frontière colombienne nous attend après cinq heures de bus. Comme au moment de quitter la Bolivie on est déjà nostalgiques. Les enfants regrettent déjà les batailles d’eau et de bombes de mousse du carnaval, où les enfants sont rois, et nous les soirées sur notre balcon-terrasse, à regarder les lumières de la ville au flanc des montagnes…


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