lundi 22 février 2016

Sur la route de Medellin



Adieu Cali. Cali la chaude, Cali où même pendant la semaine sainte on danse jour et nuit, tout en transpirant et en pleurant la mort du Christ. Cali, autoproclamée capitale mondiale de la salsa, Cali la chaude, la très chaude, dans tous les sens du terme, Cali le dernier bastion des narcos-trafiquants, Cali la ville des prostituées et des drogués, Cali la bruyante et la trépidante, où tu ne te risques à traverser à pied les avenues que protégé par une « banda » de salsa, seule capable de dépasser en décibels l’infernal et incessant trafic. Cali, la seule ville que nous ayons rencontrée où les chauffeurs de taxi ont renoncé au klaxon…

Cali







Et nous, là-dedans, avec nos deux blancs bambins, on fait quoi ? Bon, d’abord on arrête de jouer les affranchis. En réalité on n’est pas allé à Cali. Enfin si, enfin plutôt non… C’est-à-dire que c’est compliqué, comment dire, disons qu’on y est allé sans y être allé, vous suivez toujours ?
La vraie histoire, c’est qu’on a eu un gros coup de chance, et qu’au lieu de se retrouver quelque part dans le ventre de Cali, on s’est retrouvés sur sa tête. Perchés sur les hauteurs de San Antonio, un beau, vieux et frais quartier à l’ombre d’un grand Christ-Roi (encore un géant qui écarte les bras au sommet de sa colline). C’était un peu comme si on était tranquillement à prendre le thé derrière la caméra, pendant que devant nous se tournait un film d’action chaud, chaud…

Une rue de San Antonio




De temps en temps on se risquait à descendre les rues terriblement escarpées de notre quartier, à rejoindre l’immense boulevard qui nous séparait de la vraie ville, puis à monter sur la passerelle qui l’enjambait. Et là, trônant au-dessus du flot de véhicules, on dégustait avec gourmandise la trépidation urbaine et l’incroyable diversité des véhicules, depuis la charrette à cheval jusqu’au dernier 4X4, en passant évidemment par les vieilles R12 et les bus peints comme sur les plus belles photos des magazines de voyage… Une fois ou deux on s’est même aventurés de l’autre côté, et après avoir salué les militaires de faction à-demi endormis dans les escaliers, on est partis se promener en ville. Les enfants se souviendront surtout des gâteaux géants dans les pâtisseries, et des gens mal en point couchés sur les trottoirs. Nous on a trouvé les habitants plutôt sympas, contents de voir des touristes, tout en se disant que cette ville n’était belle que de nuit…


ça aussi, c'est un gâteau!












Vue depuis l'église de San Antonio

Au lieu de cela on a passé une soirée à 2OOm de l’auberge, au son de la musique traditionnelle andine revisitée, à regarder danser des habitants en pleine redécouverte de leurs racines, parmi les boutiques d’artisans et les murs aux fresques poétiquement anarchistes… Un petit air de festival interceltique en plein milieu de la Colombie, ça nous aurait presque mis un coup de nostalgie derrière les oreilles…





Cliquez sur l'image ci-dessous pour voir les danseurs sur la musique andine.


Un autre soir, on a fait notre petite sortie obligée dans une boîte de salsa. Pour cause de Baby-sitter, on a quitté peu après minuit, je pense une bonne heure avant que l’orchestre ne commence enfin à jouer… Eh oui, il faut laisser aux danseurs quelques heures pour s’échauffer… et se chauffer à l’aguardiente (l’eau-de-vie). Mais ensuite c’est jusqu’au bout de la nuit… En attendant on a eu droit, en sirotant sagement notre mojito, comme de vrais touristes, à de la pure salsa à pur volume, avec de purs clips. Les Colombiens adorent l’adjectif « puro », et nous on a adoré l’ambiance et admiré les danseurs, tellement bons que tu n’oses même pas te lever de ta chaise (ce qui m’arrangeait tout à fait). En sortant on a eu droit à la totale, l’adjoint du boss qui vient s’accouder à la portière et nous dire trois mots de français, juste avant qu’on ne démarre en longeant une superbe voiture américaine plus belle encore que dans les films…





Cali est aussi le débouché du seul port de Colombie sur la côte pacifique, Buenaventura. La route qui les relie est le seul accès terrestre à toute la côte, sur un bon millier de kilomètres. Partout ailleurs, c’est une large et impénétrable forêt tropicale qui borde l’océan, et on n’accède aux villages afro-colombiens de la côte qu’en bateau ou en avion. Après un beau week-end passé dans la forêt (voir le blog des enfants sur San Cipriano), on a décidé de poursuivre jusqu’à Buenaventura, histoire d’aller faire nos adieux au Pacifique. Nous voilà donc à arrêter un minibus sur le bord de la route. Mauvaise pioche. D’abord on est descendus du minibus plus vite que prévu, plutôt que de rester seuls avec les deux zozos qui nous avaient pris à bord. On le savait pourtant : ne jamais monter dans un véhicule inconnu, et encore moins faire du stop en rase campagne, mais on devait être sur notre petit nuage… On n’a pas tardé à en redescendre. Buenaventura est une ville laide et inquiétante, où l’insécurité est aussi épaisse que la vase qui s’étale à l’infini dans l’estuaire… C’est une ville d’industrie et d’immense trafic avec toute la côte ouest de Panama, du Mexique et des Etats-Unis. De Buenaventura partent et arrivent chaque jour des centaines de gros camions made in USA, longeant et polluant un peu plus les grands bidonvilles qui encerclent la ville, coincés entre l’autoroute, les bras du fleuve et les raffineries.

Buenaventura 1

Buenaventura 2

Buenaventura 3

Pour finir, entre les contrôles de police et les bouchons de retour sur Cali le dimanche soir, et après s’être pris le bec avec le crétin assistant du chauffeur qui jetait ses bouteilles d’eau par la porte du bus (maintenue grand-ouverte pendant les cinq heures de trajet), nous arrivâmes de nuit à la gare routière… pour tomber –certes exception- sur un chauffeur de taxi mal embouché qui nous a fait de l’excès de zèle en exigeant l’adresse exacte de l’auberge, refusant de continuer tant qu’il ne l’aurait pas, alors qu’on savait parfaitement à quel endroit du quartier on habitait !  Bref, ce fut un bonheur de retrouver enfin la paisible « Maison Violette », la tranquille fraîcheur de notre « Barrio San Antonio »… et son entrée sur laquelle on foule amoureusement - surtout les deux gars de la famille -, une mosaïque aux armes de l’En Avant de Guingamp… la vérité mon cher Bruno !

La maison violette



Puis ce furent les adieux à Tatiana, notre baby-sitter espagnole venue apprendre la salsa à Cali. Elle s’étonne que toutes nos affaires, pour une année entière, tiennent dans seulement quatre sacs et valises. Nous aussi, sauf qu’en accumulant les achats souvenirs, plus les cours des enfants, nos sacs sont pleins à craquer. Et nos déplacements avec tout ce barda deviennent de plus en compliqués. Heureusement qu’on les laisse sur place pour nos virées de quelques jours. Mais là c’est un vrai départ. Nous partons pour Medellin, l’autre grande ville colombienne avec Cali et Bogota.
On fera la route en deux jours, avec une étape dans la zone productrice de café. Un peu au hasard, on a choisi de s’arrêter à Filandia, une petite bourgade qui semble jolie et pas trop touristique, connue dans le pays pour fabriquer les paniers en osier servant à la récolte du café.






Après 4 heures de route, le bus nous dépose en haut d’une verte colline, au milieu d’un gros village tellement beau qu’on en oublie le poids de nos sacs. Nous marchons jusqu’à la « Posada del Compadre », où l’on va chercher une chambre pour la nuit. Le bâtiment, une ancienne et vaste maison coloniale tout en bois et en carrelage, est splendide et magnifiquement conservé. Il reste une chambre familiale disponible, elle aussi magnifique, avec de superbes meubles et des murs blancs sous un plafond immense. On retient notre souffle pendant que l’homme de service appelle le « dueño » pour avoir le tarif. 160 000 pesos colombiens, mais avec le petit-déjeûner, quand même ! Soit environ 12 euros par personne. C’est plus cher que ce qu’on a l’habitude de payer, mais vraiment pas cher pour ce que c’est, et puis on a vraiment la flemme de reprendre les sacs pour arpenter le village à la recherche d’un autre hébergement… et donc on a craqué !







Aussi partons-nous le corps et l’esprit légers pour arpenter le village, et nous allons en prendre plein les mirettes. Toutes, absolument toutes les façades de cette incroyable petite ville, sont en bois peint de deux couleurs, sur un fond généralement blanc, selon les goûts de leurs propriétaires. Ici, les marchands de peinture doivent faire partie des notables ! Même l’église, avec ses coupoles bleues et blanches surplombant la jolie petite place carrée, évoque davantage la Grêce que la Colombie…  Quant à l’ambiance, elle a un petit côté far-west qui couronne le tout, on finit par se demander si on n’est pas tombés au milieu d’un tournage, avec acteurs et décor en carton pâte !




Antiquaire joueur d'échec








La récolte du café vient de se terminer, et la population se détend avec nonchalance dans les multiples bars, casinos et salles de billard. Les hommes portent chapeaux et chemises à carreaux, jeans et grosses chaussures, pendant que les femmes, comme apparemment dans toute la Colombie, se contentent d’être belles en dévoilant leurs attraits au-delà du raisonnable… Ici la police et l’armée semblent moins présentes qu’ailleurs. J’ai comme l’impression que ces gens-là n’ont besoin de personne pour se débarrasser des dealers, et que les guérilleros marxistes ne sont pas leurs amis…
On comprendra que c’est un petit bout de l’histoire de l’Europe et de la Colombie qui continue de se jouer ici : contrairement à la majeure partie de l’Amérique latine, la colonisation dans cette région a été le fait de juifs et de protestants fuyant l’inquisition. Au lieu de recourir à des esclaves indiens ou africains, pour mettre en valeur d’immenses propriétés, ils l’ont fait de leurs propres mains, et cette mentalité d’hommes libres et travailleurs a perduré jusqu’à aujourd’hui. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder dans la vallée, et d’admirer les nombreuses et jolies fincas où se récolte et se fabrique, paraît-il, le meilleur café du monde, un pur arabica. Qui fait battre les cœurs et gonfler les poches quand les cours mondiaux s’envolent, d’où peut-être la passion pour le jeu des gens d’ici.

La vue depuis la terrasse de l'hôtel


plantation de café

Café

Le lendemain matin nous repartons pour Medellin. C’est encore de la route de montagne, cette fois on mettra 8 heures pour faire 250 km, heureusement dans un excellent bus. Plus on lit ou entend certains récits de voyage en Colombie, à la limite de la catastrophe routière (sans compter les photos dans les journaux), et plus on choisit avec soin, quand on le peut, nos compagnies de bus : Velotax et Flota Occidental sont pour l’instant irréprochables, un grand merci à elles et à leur personnel.



Medellin, Medellin, un nom que les moins de 40 ans peuvent ne pas connaître… Mais si, rappelez-vous, Pablo Escobar, le Cartel de Medellin… En tous les cas, je ne sais pas si c’est par peur des fantômes des narco-trafiquants, mais pour la première fois nous allons habiter dans une résidence fermée, avec gardes à l’entrée, jardiniers, piscines et terrain de sport…
C’est une expérience comme une autre, non ? Evidemment le propriétaire, en nous voyant débarquer avec deux enfants remuants et nos gros sacs à dos, n’était guère rassuré de lâcher le loup dans la bergerie. Après moult recommandations, depuis les traces de main à ne pas laisser sur les murs, jusqu’aux limites précises des parties communes et privatives (attention aux plates-bandes), il a fini par nous lâcher. Nous aussi, on va pouvoir enfin lâcher les enfants dehors, ça commençait à faire un petit bout de temps qu’on n’avait plus eu ce plaisir…








 
Medellin

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire