Depuis
une bonne semaine nous sommes installés à Humahuaca, sorte de mini-capitale de
montagne, dans une vallée où passe la seule route goudronnée menant en Bolivie,
150 km plus au nord.
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| Humahuaca dans la vallée du Rio Grande |
Située à 3 000 m d’altitude, c’est une bonne porte
d’entrée avant de partir pour les hauts-plateaux de la Cordillère, encore un
peu plus haut.
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| La montagne au 7 ou 14 couleurs |
On se fabrique donc tranquillement du globule rouge, tout en
découvrant la vie locale.
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| Mercado |
C’est
une véritable ville andine, avec une population indienne à plus de 90%,
proportion qui doit bien monter à 99% dans notre quartier !
On habite à
Santa Barbara, sur les hauteurs, un quartier populaire en plein développement,
où vient s’agglomérer la population qui descend des montagnes depuis que la
fameuse route vers la Bolivie a été goudronnée, il y a une grosse dizaine
d’années.
On a
atterri ici par hasard. Grâce à une association de défense de la culture
aborigène qui a construit pour cela quelques bâtiments : petit cinéma,
bibliothèque, salle de théâtre, petite salle des fêtes avec bar… et quelques
chambres pour gagner un peu d’argent et faire vivre le lieu. On dispose, pour
une quinzaine de jours, de deux belles chambres, avec mise à disposition de la
cuisine et de la salle des fêtes, qui nous sert autant de salle à manger que de
salle de cours. Bref c’est la fête ! D’autant qu’on paye moins cher que
pour une simple chambre en ville.
Pour
y aller, en ville, c’est tout simple, il suffit de descendre, on y est en moins
de 10 mn. Par contre pour remonter c’est pas du tout la même : c’est super
raide, et avec le souffle coupé par l’altitude on approche plutôt de la
demi-heure pour regagner nos pénates depuis le centre-ville !
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| Allez un p'tit effort! |
Question
entraînement en altitude, on a tout misé sur Albert. Il tape la balle 2 à 3
heures par jour avec les gamins du quartier, d’ailleurs il a déjà un
surnom : «El Francès!».
Et vue la manière dont il crapahute en montagne au
bout de quelques jours, il devrait pouvoir nous servir de centrale de
transfusion à lui tout seul!
Pendant
ce temps-là, le reste de la famille se consacre à l’observation de la vie
locale.
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| La reporter |
Anémone s’est spécialisée dans les processions en l’honneur des saints.
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| Procession |
On doit être dans un couloir, car depuis notre arrivée il en passe au moins
deux par jour juste devant chez nous.
Un premier passage pour descendre vers l’église,
et un second pour remonter vers la chapelle du quartier.
Hélène
quant à elle, avec son côté romantique, se consacre aux cimetières.
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| Très souvent en hauteur et éloigné du centre du village |
Et c’est un
gros chantier car ils sont tous plus beaux et plus surprenants les uns que les
autres. Un point commun entre eux : il n’y a jamais aucune inscription sur
les tombes. Pas de nom, aucune date.
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| Toujours très colorés. beaucoup d'offrande sur les tombes (bougies, cigarette, boisson, etc) |
Le mieux, pour s’en rendre compte, est
encore de regarder quelques photos prises par notre reporter funéraire.
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| Les fleurs sont en plastique ou en papier. Les couronnes sont en vente dans tous les mercados |
Quant
à moi j’essaie de démêler l’indéchiffrable histoire aborigène locale. Pas
évident, en partie du fait que la Quebrada (la vallée) où nous nous trouvons,
est la principale voie de communication entre les hauts-plateaux andins et les
fertiles plaines argentines, et cela depuis au moins 10 000 ans !
Pour
simplifier les populations locales sont majoritairement des Omaguacas, de
langue Aymara. Mais comme tous les autres peuples, ils ont été colonisés par
les …
Incas (ah je vous ai bien eus !), vers 1450.
En un siècle les Incas,
également appelés « Romains de l’Amérique du Sud », ont imposé une
langue commune (le Quechua), construit un incroyable réseau de routes et de
ponts, et placé des fonctionnaires partout pour unifier toutes les Andes… avant
de se faire ratatiner à leur tour par les Espagnols 100 ans plus tard !
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| Monument aux morts et de résistance |
En
gros c’est un peu la même histoire que pour nous en Gaulle, sauf qu’ensuite on
n’a pas eu les Espagnols !
500
ans plus tard, leurs descendants essaient de vivre du mieux qu’ils peuvent leur
double identité aborigène et argentine, d’autant moins évident qu’aucun
certificat de naissance ne te donne une identité autre qu’argentine… Vaste sujet de préoccupation également pour
les « Criollos » (Blancs descendants des premiers émigrants), qui ne
savent trop que faire des revendications aborigènes, à part leur concéder des
territoires autogérés…
Question
fiesta par contre la synthèse entre les deux cultures fonctionne à bloc, et nos
voisins saisissent toutes les occasions, que ce soit une victoire de l’équipe
de foot d’Argentine, ou une journée de fête religieuse, pour tenir le quartier
éveillé jusque très tard dans la nuit : énormes pétards (mais vraiment
énormes !), musique entraînante, motos pétaradantes, voitures
klaxonnantes, hordes de chiens errants surexcités, gamins dehors jusque pas
d’heure…
Maintenant,
notre point météo : présentation du printemps andin. Le printemps andin,
en tout cas à Humahuaca, est un printemps plutôt sympathique… entre 10 h et 17
h ! Avant il fait un froid de canard, souvent autour de 0 tant que le
soleil n’est pas apparu au-dessus des montagnes. Ensuite, à partir de 17 h, se
lève un maudit vent glacial, qui descend en grosses rafales depuis les
montagnes, soulevant des nuages de sable et de poussière aussi soudains que
désagréables… et ce environ jusqu’à la tombée de la nuit ! Entre les deux
il fait bon, ciel toujours bleu, pas un seul nuage depuis 6 mois. En ville, c’est-à-dire
en bas sur les bords du rio, il fait même chaud l’après-midi. Voilà pour les
températures.
Maintenant,
l’hygrométrie. Le taux d’humidité, si vous préférez. Le genre de détail qu’on
ignore chez nous, où on est toujours plus ou moins entre 60 et 80% d’humidité
dans l’air. Ici on est à 6% ! Cela signifie qu’il ne faut jamais cesser de
se mettre du baume gras sur les lèvres, sous peine de les voir très vite se
dessécher, et vous abandonner progressivement sous la forme de petites croûtes,
se rappelant douloureusement à vous à chaque sourire !
Et
pour finir, un point sur la gastronomie : le repas traditionnel se compose
le plus souvent de Tamales et d’Humitas (délicieuse farce de viande et de légumes,
entourée d’une feuille de maïs).
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| Deux Tamales que j'ai savouré |
Comme légumes il y beaucoup de «papas andinas»
(pommes de terre andines), d’ocas (sorte de topinambours). Toutes ces bonnes
choses sont systématiquement accompagnées de la principale boisson locale, le
Fanta Orange. Une version un peu plus «fête» consiste à boire un mélange
coca-vin rouge (environ 50-50), mais on a encore quelques réticences de
« Francès » à franchir le pas…
Et
voilà, au bout d’une semaine on se sent prêts pour notre première vraie sortie
dans la grande montagne mystérieuse. Les voisins sont unanimes : il faut
aller à Iruya. C’est pas trop loin (3h quand même), c’est « muy
hermoso » (très beau), et enfin on peut y trouver à dormir sans problème.
En
déboursant à peine 6 € par personne, on obtient un A/R pour une des deux
liaisons quotidiennes avec ce village perdu au milieu de la montagne. Sur le
parking de la gare routière on voit tout de suite que notre bus est beaucoup
plus ancien et poussiéreux que les splendides cars assurant la liaison avec
Jujuy ou la Bolivie. Et effectivement, moins d’un quart d’heure après le
départ, nous quittons le goudron pour piquer droit sur les montagnes… qui
culminent quand même à près de 5 000 mètres !
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| Ne pas regarder le ravin! |
Aussitôt
on commence à rouler dans un nuage de poussière, maudissant les passagers qui
laissent leur fenêtre ouverte, sous le prétexte mesquin qu’il n’y a pas de clim
et qu’il commence à faire très chaud…
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| ça roule pour nous! |
La seule halte aura lieu une heure après
le départ, dans un village évidemment au bord (mais pas trop) du rio. On achète
des verres en plastique plein de « gélatina » rose fluo, un genre de
grenadine solide à manger à la petite cuillère, un véritable exploit à cause
des chaos et des vibrations du bus. Sans compter que la gélatine sucrée se
mélange à la poussière pour faire une curieuse pâte dans notre bouche délicate…
Mais
ce ne sont que détails car nous abordons la montée du col : plus de 20 km
de grimpette en première et en seconde, agrémentés de quelques marches arrière
afin de s’y reprendre à deux fois pour franchir certains virages, qui vont nous emmener à plus de 4 000m !
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| La route nationale |
Combien
de fois avons-nous fixé le chauffeur, incrédules, en nous demandant quand il
allait enfin regarder la route, au lieu de continuer à discuter avec son
assistant ! Vu qu’on est quand même en permanence à moins de 50 cm du
ravin, que la route est en terre et, évidemment, qu’elle n’est presque jamais
consolidée !
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| le lacet... |
Heureusement
la pure beauté des paysages, des villages hauts-perchés cernés de cultures en
terrasses, et des troupeaux de vigognes sauvages, nous aideront à ne pas trop
stresser.
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| Les vigognes sont sauvages et protégés. Leur laine fine attire des convoitises |
D’autant que les autres passagers ne semblent pas du tout inquiets,
mis à part peut-être cet autre couple de blancs, un peu pâles eux aussi malgré
la poussière ocre qui commence à les hâler ?
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| On s'accroche... |
Nous,
en tout cas, on mastique consciencieusement nos feuilles de coca pour contrer
le mal des hauteurs ! Une fois le col franchi commencera alors une
descente vertigineuse vers le rio qui se trouve de l’autre côté, qu’on ne
cessera ensuite de traverser et retraverser jusqu’à Iruya.
Une fois de plus on
comprend comment les communications doivent être compliquées en période de
pluie, surtout quand on voit la largeur du rio et les gros blocs de pierre que
la force des eaux parvient à déplacer…
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| Iruya |
Et
puis Iruya apparaît au fond de la vallée… et là on reste tous les quatre bouche
ouverte malgré la poussière, parce que vraiment c’est beau : quelques
dizaines de maisons blanches surplombant la rivière, une église toute jaune
avec un dôme tout bleu, le tout au beau milieu de gigantesques pans de montagne
s’arrêtant net dans le rio…
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| Blotti dans son écrin de roche |
En
réalité Iruya est tout l’inverse d’un village du bout du monde, même si c’est
le terminus de la piste pour les bus. Ce gros bourg est le chef-lieu d’une
vaste zone montagneuse, comptant une bonne cinquantaine de villages disséminés
dans les vallées alentours, et reliés entre eux par des pistes praticables en
4X4, en âne et en cheval… à la saison sèche bien sûr!
Il y
a donc des écoles, un petit hôpital, un beau terrain de foot avec pas trop de
cailloux, un autre de volley auquel s’adonne la jeunesse locale jusque tard
dans la soirée… Il y a aussi un « correo » (bureau de poste), devant
lequel se gare le fourgon des convoyeurs de fond, accompagnés de policiers.
La
foule est là qui fait la queue ce matin, beaucoup de vieux Indiens dans des
tenues incroyables, car c’est jour de distribution des pensions et des
allocations, en liquide comme il se doit…
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| La passerelle d'Iruya vers le mirador del condor |
A
l’auberge où nous dormons on nous laisse un petit plan photocopié du village,
en noir et blanc, avec en décoration le dessin d’un condor, dans un coin. C’est
là qu’Albert veut aller!
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| Ornithologue? |
On
lui explique que les condors ne sont pas spécialement là !
-Mais
ils sont où, alors ?
C’est
donc la question qu’on posera à notre cantinière du midi. Oui, il y a des
condors ici, nous dit-elle, il y a même un nid de l’autre côté du rio. Et on
peut essayer d’aller les observer depuis « El mirador del condor »,
un petit terre-plein au bout d’un chemin qui monte tout droit depuis le rio…
Notre cantinière voudra bien nous mettre les restes du repas dans un petit sac,
et nous voilà partis à la chasse au condor ! Les condors, ça se mérite, la
grimpette est plutôt sévère !
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| El mirador |
Mais on prend notre temps et on finit par
arriver au mirador, au passage superbe vue surplombant le village et la vallée.
Mais on n’est pas là pour faire les touristes, et on va soigneusement vider
notre petit sac sur un promontoire à une cinquantaine de mètres, avant d’aller
se dissimuler à l’ombre… et d’attendre, plein de l’espoir des innocents !
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| Ils approchent... |
On a
commencé à les voir très loin et très haut, trois grands oiseaux qui
tournoyaient lentement en suivant les courants d’air chaud le long des parois.
Puis on les a perdus de vue… Puis ils ont réapparu derrière une autre crête...
avant de redisparaître à nouveau… J’avais beau expliquer qu’ils disposaient
d’une vue extraordinaire, capables de repérer une souris morte à plusieurs
centaines de mètres de hauteur, le doute a commencé à s’immiscer quant à la
possibilité qu’ils viennent saisir notre petite offrande. Au bout d’un moment
les filles sont redescendues, on est restés à planquer avec Albert, sans trop
d’espoir mais complètement fascinés, les perdant de vue et les retrouvant sans
cesse, avant de les perdre définitivement. Bon, tant pis, on aura passé un bon
moment quand même…
Tout
à coup le fiston a levé le bras d’un coup, les yeux écarquillés, en criant
« les condors » !
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| somptueux! |
J’ai
d’abord vu leur ombre défiler sur le sol avant de les voir passer trois mètres
au-dessus de nos têtes, avec leurs grands becs crochus, leurs longs coups
déplumés et leurs immenses ailes déployées, piquant vers les restes de repas… Sans
doute effrayés par le geste et le cri d’Albert, à moins qu’ils n’effectuaient qu’un
premier vol de repérage, toujours est-il qu’ils ont repris aussitôt de la
hauteur, avant d’aller se poser sur leur nid, une centaine de mètres au-dessus
de nous… On est restés longtemps à les observer, jouant sur la petite corniche
où ils avaient construit leur nid, trop éloignés pour savoir s’il y avait des
petits…
Ensuite
un berger est descendu de la montagne avec son chien, dans une tenue totalement
improbable, exactement intermédiaire entre Robin des Bois et les Indiens des
livres de mon enfance, une longue corde végétale tressée enroulée autour des
épaules. Il a disparu dans le petit bosquet à 20 mètres de l’endroit où on
avait déposé la nourriture, pour faire sa sieste ou bien des besoins prolongés,
car un quart d’heure plus tard il n’était toujours pas ressorti ! On a
compris que les condors ne reviendraient pas et on est redescendus, un peu
frustrés mais quand même conscients d’avoir vécu un truc incroyable… la chance
des débutants ?
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| Route du retour à Humahuaca |






































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