samedi 19 septembre 2015

C'est là Condor

Depuis une bonne semaine nous sommes installés à Humahuaca, sorte de mini-capitale de montagne, dans une vallée où passe la seule route goudronnée menant en Bolivie, 150 km plus au nord. 

Humahuaca dans la vallée du Rio Grande
Située à 3 000 m d’altitude, c’est une bonne porte d’entrée avant de partir pour les hauts-plateaux de la Cordillère, encore un peu plus haut. 

La montagne au 7 ou 14 couleurs
On se fabrique donc tranquillement du globule rouge, tout en découvrant la vie locale.

Mercado
C’est une véritable ville andine, avec une population indienne à plus de 90%, proportion qui doit bien monter à 99% dans notre quartier ! 


On habite à Santa Barbara, sur les hauteurs, un quartier populaire en plein développement, où vient s’agglomérer la population qui descend des montagnes depuis que la fameuse route vers la Bolivie a été goudronnée, il y a une grosse dizaine d’années.


On a atterri ici par hasard. Grâce à une association de défense de la culture aborigène qui a construit pour cela quelques bâtiments : petit cinéma, bibliothèque, salle de théâtre, petite salle des fêtes avec bar… et quelques chambres pour gagner un peu d’argent et faire vivre le lieu. On dispose, pour une quinzaine de jours, de deux belles chambres, avec mise à disposition de la cuisine et de la salle des fêtes, qui nous sert autant de salle à manger que de salle de cours. Bref c’est la fête ! D’autant qu’on paye moins cher que pour une simple chambre en ville.


Pour y aller, en ville, c’est tout simple, il suffit de descendre, on y est en moins de 10 mn. Par contre pour remonter c’est pas du tout la même : c’est super raide, et avec le souffle coupé par l’altitude on approche plutôt de la demi-heure pour regagner nos pénates depuis le centre-ville !

Allez un p'tit effort!
Question entraînement en altitude, on a tout misé sur Albert. Il tape la balle 2 à 3 heures par jour avec les gamins du quartier, d’ailleurs il a déjà un surnom : «El Francès!». 


Et vue la manière dont il crapahute en montagne au bout de quelques jours, il devrait pouvoir nous servir de centrale de transfusion à lui tout seul!
Pendant ce temps-là, le reste de la famille se consacre à l’observation de la vie locale. 

La reporter
Anémone s’est spécialisée dans les processions en l’honneur des saints.

Procession

On doit être dans un couloir, car depuis notre arrivée il en passe au moins deux par jour juste devant chez nous. 


Un premier passage pour descendre vers l’église, et un second pour remonter vers la chapelle du quartier. 

Hélène quant à elle, avec son côté romantique, se consacre aux cimetières.

Très souvent en hauteur et éloigné du centre du village
Et c’est un gros chantier car ils sont tous plus beaux et plus surprenants les uns que les autres. Un point commun entre eux : il n’y a jamais aucune inscription sur les tombes. Pas de nom, aucune date. 

Toujours très colorés. beaucoup d'offrande 
sur les tombes (bougies, cigarette, boisson, etc)
Le mieux, pour s’en rendre compte, est encore de regarder quelques photos prises par notre reporter funéraire.

Les fleurs sont en plastique ou en papier. 
Les couronnes sont en vente dans tous les mercados

Quant à moi j’essaie de démêler l’indéchiffrable histoire aborigène locale. Pas évident, en partie du fait que la Quebrada (la vallée) où nous nous trouvons, est la principale voie de communication entre les hauts-plateaux andins et les fertiles plaines argentines, et cela depuis au moins 10 000 ans ! 

Pour simplifier les populations locales sont majoritairement des Omaguacas, de langue Aymara. Mais comme tous les autres peuples, ils ont été colonisés par les …
Incas (ah je vous ai bien eus !), vers 1450. 


En un siècle les Incas, également appelés « Romains de l’Amérique du Sud », ont imposé une langue commune (le Quechua), construit un incroyable réseau de routes et de ponts, et placé des fonctionnaires partout pour unifier toutes les Andes… avant de se faire ratatiner à leur tour par les Espagnols 100 ans plus tard !

Monument aux morts et de résistance
En gros c’est un peu la même histoire que pour nous en Gaulle, sauf qu’ensuite on n’a pas eu les Espagnols !
500 ans plus tard, leurs descendants essaient de vivre du mieux qu’ils peuvent leur double identité aborigène et argentine, d’autant moins évident qu’aucun certificat de naissance ne te donne une identité autre qu’argentine…  Vaste sujet de préoccupation également pour les « Criollos » (Blancs descendants des premiers émigrants), qui ne savent trop que faire des revendications aborigènes, à part leur concéder des territoires autogérés…


Question fiesta par contre la synthèse entre les deux cultures fonctionne à bloc, et nos voisins saisissent toutes les occasions, que ce soit une victoire de l’équipe de foot d’Argentine, ou une journée de fête religieuse, pour tenir le quartier éveillé jusque très tard dans la nuit : énormes pétards (mais vraiment énormes !), musique entraînante, motos pétaradantes, voitures klaxonnantes, hordes de chiens errants surexcités, gamins dehors jusque pas d’heure…
 
L'image du Che est présente partout
Maintenant, notre point météo : présentation du printemps andin. Le printemps andin, en tout cas à Humahuaca, est un printemps plutôt sympathique… entre 10 h et 17 h ! Avant il fait un froid de canard, souvent autour de 0 tant que le soleil n’est pas apparu au-dessus des montagnes. Ensuite, à partir de 17 h, se lève un maudit vent glacial, qui descend en grosses rafales depuis les montagnes, soulevant des nuages de sable et de poussière aussi soudains que désagréables… et ce environ jusqu’à la tombée de la nuit ! Entre les deux il fait bon, ciel toujours bleu, pas un seul nuage depuis 6 mois. En ville, c’est-à-dire en bas sur les bords du rio, il fait même chaud l’après-midi. Voilà pour les températures.
Maintenant, l’hygrométrie. Le taux d’humidité, si vous préférez. Le genre de détail qu’on ignore chez nous, où on est toujours plus ou moins entre 60 et 80% d’humidité dans l’air. Ici on est à 6% ! Cela signifie qu’il ne faut jamais cesser de se mettre du baume gras sur les lèvres, sous peine de les voir très vite se dessécher, et vous abandonner progressivement sous la forme de petites croûtes, se rappelant douloureusement à vous à chaque sourire !

Et pour finir, un point sur la gastronomie : le repas traditionnel se compose le plus souvent de Tamales et d’Humitas (délicieuse farce de viande et de légumes, entourée d’une feuille de maïs).

Deux Tamales que j'ai savouré 
Comme légumes il y beaucoup de «papas andinas» (pommes de terre andines), d’ocas (sorte de topinambours). Toutes ces bonnes choses sont systématiquement accompagnées de la principale boisson locale, le Fanta Orange. Une version un peu plus «fête» consiste à boire un mélange coca-vin rouge (environ 50-50), mais on a encore quelques réticences de « Francès » à franchir le pas…
 
Montagne au coucher du soleil
Et voilà, au bout d’une semaine on se sent prêts pour notre première vraie sortie dans la grande montagne mystérieuse. Les voisins sont unanimes : il faut aller à Iruya. C’est pas trop loin (3h quand même), c’est « muy hermoso » (très beau), et enfin on peut y trouver à dormir sans problème.
En déboursant à peine 6 € par personne, on obtient un A/R pour une des deux liaisons quotidiennes avec ce village perdu au milieu de la montagne. Sur le parking de la gare routière on voit tout de suite que notre bus est beaucoup plus ancien et poussiéreux que les splendides cars assurant la liaison avec Jujuy ou la Bolivie. Et effectivement, moins d’un quart d’heure après le départ, nous quittons le goudron pour piquer droit sur les montagnes… qui culminent quand même à près de 5 000 mètres !

Ne pas regarder le ravin!
Aussitôt on commence à rouler dans un nuage de poussière, maudissant les passagers qui laissent leur fenêtre ouverte, sous le prétexte mesquin qu’il n’y a pas de clim et qu’il commence à faire très chaud… 

ça roule pour nous!
La seule halte aura lieu une heure après le départ, dans un village évidemment au bord (mais pas trop) du rio. On achète des verres en plastique plein de « gélatina » rose fluo, un genre de grenadine solide à manger à la petite cuillère, un véritable exploit à cause des chaos et des vibrations du bus. Sans compter que la gélatine sucrée se mélange à la poussière pour faire une curieuse pâte dans notre bouche délicate…

Mais ce ne sont que détails car nous abordons la montée du col : plus de 20 km de grimpette en première et en seconde, agrémentés de quelques marches arrière afin de s’y reprendre à deux fois pour franchir certains virages,  qui vont nous emmener à plus de 4 000m !

La route nationale
Combien de fois avons-nous fixé le chauffeur, incrédules, en nous demandant quand il allait enfin regarder la route, au lieu de continuer à discuter avec son assistant ! Vu qu’on est quand même en permanence à moins de 50 cm du ravin, que la route est en terre et, évidemment, qu’elle n’est presque jamais consolidée !

le lacet...
Heureusement la pure beauté des paysages, des villages hauts-perchés cernés de cultures en terrasses, et des troupeaux de vigognes sauvages, nous aideront à ne pas trop stresser. 

Les vigognes sont sauvages et protégés. 
Leur laine fine attire des convoitises

D’autant que les autres passagers ne semblent pas du tout inquiets, mis à part peut-être cet autre couple de blancs, un peu pâles eux aussi malgré la poussière ocre qui commence à les hâler ?

On s'accroche...
Nous, en tout cas, on mastique consciencieusement nos feuilles de coca pour contrer le mal des hauteurs ! Une fois le col franchi commencera alors une descente vertigineuse vers le rio qui se trouve de l’autre côté, qu’on ne cessera ensuite de traverser et retraverser jusqu’à Iruya. 


Une fois de plus on comprend comment les communications doivent être compliquées en période de pluie, surtout quand on voit la largeur du rio et les gros blocs de pierre que la force des eaux parvient à déplacer…

Iruya

Et puis Iruya apparaît au fond de la vallée… et là on reste tous les quatre bouche ouverte malgré la poussière, parce que vraiment c’est beau : quelques dizaines de maisons blanches surplombant la rivière, une église toute jaune avec un dôme tout bleu, le tout au beau milieu de gigantesques pans de montagne s’arrêtant net dans le rio…

Blotti dans son écrin de roche
En réalité Iruya est tout l’inverse d’un village du bout du monde, même si c’est le terminus de la piste pour les bus. Ce gros bourg est le chef-lieu d’une vaste zone montagneuse, comptant une bonne cinquantaine de villages disséminés dans les vallées alentours, et reliés entre eux par des pistes praticables en 4X4, en âne et en cheval… à la saison sèche bien sûr!


Il y a donc des écoles, un petit hôpital, un beau terrain de foot avec pas trop de cailloux, un autre de volley auquel s’adonne la jeunesse locale jusque tard dans la soirée… Il y a aussi un « correo » (bureau de poste), devant lequel se gare le fourgon des convoyeurs de fond, accompagnés de policiers. 


La foule est là qui fait la queue ce matin, beaucoup de vieux Indiens dans des tenues incroyables, car c’est jour de distribution des pensions et des allocations, en liquide comme il se doit…

La passerelle d'Iruya vers le mirador del condor

A l’auberge où nous dormons on nous laisse un petit plan photocopié du village, en noir et blanc, avec en décoration le dessin d’un condor, dans un coin. C’est là qu’Albert veut aller!

Ornithologue?
On lui explique que les condors ne sont pas spécialement là !  
-Mais ils sont où, alors ?
C’est donc la question qu’on posera à notre cantinière du midi. Oui, il y a des condors ici, nous dit-elle, il y a même un nid de l’autre côté du rio. Et on peut essayer d’aller les observer depuis « El mirador del condor », un petit terre-plein au bout d’un chemin qui monte tout droit depuis le rio… Notre cantinière voudra bien nous mettre les restes du repas dans un petit sac, et nous voilà partis à la chasse au condor ! Les condors, ça se mérite, la grimpette est plutôt sévère !

El mirador
Mais on prend notre temps et on finit par arriver au mirador, au passage superbe vue surplombant le village et la vallée. Mais on n’est pas là pour faire les touristes, et on va soigneusement vider notre petit sac sur un promontoire à une cinquantaine de mètres, avant d’aller se dissimuler à l’ombre… et d’attendre, plein de l’espoir des innocents !

Ils approchent...
On a commencé à les voir très loin et très haut, trois grands oiseaux qui tournoyaient lentement en suivant les courants d’air chaud le long des parois. Puis on les a perdus de vue… Puis ils ont réapparu derrière une autre crête... avant de redisparaître à nouveau… J’avais beau expliquer qu’ils disposaient d’une vue extraordinaire, capables de repérer une souris morte à plusieurs centaines de mètres de hauteur, le doute a commencé à s’immiscer quant à la possibilité qu’ils viennent saisir notre petite offrande. Au bout d’un moment les filles sont redescendues, on est restés à planquer avec Albert, sans trop d’espoir mais complètement fascinés, les perdant de vue et les retrouvant sans cesse, avant de les perdre définitivement. Bon, tant pis, on aura passé un bon moment quand même…
Tout à coup le fiston a levé le bras d’un coup, les yeux écarquillés, en criant « les condors » !

somptueux!

J’ai d’abord vu leur ombre défiler sur le sol avant de les voir passer trois mètres au-dessus de nos têtes, avec leurs grands becs crochus, leurs longs coups déplumés et leurs immenses ailes déployées, piquant vers les restes de repas… Sans doute effrayés par le geste et le cri d’Albert, à moins qu’ils n’effectuaient qu’un premier vol de repérage, toujours est-il qu’ils ont repris aussitôt de la hauteur, avant d’aller se poser sur leur nid, une centaine de mètres au-dessus de nous… On est restés longtemps à les observer, jouant sur la petite corniche où ils avaient construit leur nid, trop éloignés pour savoir s’il y avait des petits…

Ensuite un berger est descendu de la montagne avec son chien, dans une tenue totalement improbable, exactement intermédiaire entre Robin des Bois et les Indiens des livres de mon enfance, une longue corde végétale tressée enroulée autour des épaules. Il a disparu dans le petit bosquet à 20 mètres de l’endroit où on avait déposé la nourriture, pour faire sa sieste ou bien des besoins prolongés, car un quart d’heure plus tard il n’était toujours pas ressorti ! On a compris que les condors ne reviendraient pas et on est redescendus, un peu frustrés mais quand même conscients d’avoir vécu un truc incroyable… la chance des débutants ?

Route du retour à Humahuaca

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