C’est un pur bonheur de marcher dans cette ville. La rue ne
cesse de surprendre, de choquer, de séduire, parfois aussi d’inquiéter…
Règle
de base, très vite apprise : faire attention où l’on met les pieds. En
effet, deux ennemis sournois guettent en permanence le marcheur. Les crottes de
chien sont sans conteste à placer au premier rang. On vous a déjà parlé de l’amour
immodéré des Portenos pour les chiens, totalement au-delà du raisonnable pour l’Européen
moyen.
Je ne sais comment cela se présente dans le reste du pays, mais ici je n’ai
jamais vu personne ramasser une crotte. Il y a bien quelques «parcs à
chiens», souvent à proximité des parcs pour enfants – la bonne idée, les
cabots sont vagabonds et adorent le sable ! – mais ils n’accueillent qu’un
infini pourcentage des déjections de leurs sacrés cabots. Restent donc les
trottoirs. C’est unanimement vécu comme une honte pour tous les Portenos qui n’ont
pas de chien, mais vue la tolérance absolument inimaginable qui règne ici en
matière de mœurs, personne ne dit rien.
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| Surtout sous la pluie! |
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| Ceci n'est pas un chien... mais plus rare un Chat (cimetière de Recoleta) |
Le problème, c’est que ce premier ennemi du marcheur se combine
parfois, en ces jours où la «suerte» (la chance) n’est pas de votre
côté, avec son petit frère : l’état des plaques de trottoirs. Ici les trottoirs ne sont jamais bitumés. Ce sont des plaques en ciment, en matériau composite ou en marbre dans les quartiers chics.
La taille de chaque plaque est standard pour toute la ville, environ 60 cm X 30 cm. La particularité étant que leur pose, et surtout leur entretien, sont à la charge de l’immeuble ou de la maison qui occupe le tronçon de rue correspondant.
Dans un quartier comme le nôtre, très contrasté, on passe donc en 50 mètres de trottoirs super-propres et parfaitement lisses, à des trottoirs aux plaques défoncées pour cause de travaux et jamais remplacées…
Tandis que dans les beaux quartiers de Recoleta et de Palermo, il arrive qu’on marche sur le marbre pendant des centaines de mètres. Tout cela ne manque pas de charme, jusqu’à ce que tombant en admiration devant une fresque, vous butiez sur une plaque défoncée… et que déjà en déséquilibre votre pied échoue lamentablement sur une crotte, achevant de vous envoyer valdinguer… au mieux dans les bras de passants toujours compréhensifs et solidaires, qui ne manquent pas l’occasion de vous prendre à témoin de l’état honteux dans lequel cette ville est maintenue. Et comme toujours ici, ça finit par un couplet sur le gouvernement, une bande de voleurs qui entretiennent les fainéants et les drogués, pendant que les braves gens s’échinent au travail. C’est curieux, j’ai l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part…
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| Le navire |
Le vélo, c'est chouette. Visionnez voir!
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| le vélo |
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| Le camping car |
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| Le tank de la police fédérale.. euh, vous avez du faire quelque chose d'illégal |
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| l'Automobile |
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| le camion des Bonbederos ou bonbederas... je ne sais plus mais y a pas le feu! |
Toutefois, vue la taille de la ville, de plus avec de jeunes enfants, même bons marcheurs, on est vite amené à utiliser les transports en commun. Le métro marche bien mais il ne va pas partout, loin s'en faut, de plus il est terriblement bruyant et évidemment on ne profite pas de la vue sur les rues de Buenos Aires, spectacle inclassable et inlassablement renouvelé. Reste donc le bus, le bus, le bus... Combien de kilomètres avons-nous parcouru en trois semaines? Plusieurs centaines sans aucun problème.
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| Le 59 est sympa |
Avec les taxis noirs et jaunes (plus de 40 000!), les bus occupent une grande partie de la circulation urbaine : Buenos Aires compte des dizaines de compagnies différentes, toutes privées, chacune avec ses propres couleurs. Chaque chauffeur a toujours le même bus qu'il entretient et décore à sa guise, et en général c'est plutôt réussi.
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| Le 100 est sympa aussi |
Plusieurs jours d'un usage intensif sont le petit minimum pour juste commencer à maîtriser le "guia de bolsillo de collectivos" (guide de poche des bus), qui se termine par le trajet de la ligne...792! Il faut dire que certaines lignes peuvent vous emmener à plus de 50km, sans pour autant sortir de l'agglomération...
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| Le n°... j'arrive pas à lire, passe moi le guide! |
Le passeport obligatoire s'appelle la carte Sube. En théorie c'est tout simple: il suffit d'acheter puis de recharger cette carte magnétique dans une des innombrables boutiques qui le proposent (loterie nationale entre autres, presque à tous les coins de rue), puis de monter dans le bus, d'annoncer sa destination au chauffeur et de la présenter devant la machine qui va enregistrer et facturer votre trajet.
Passons maintenant à la pratique. Tout fier d'avoir réussi facilement à acheter puis à charger votre carte, ensuite d'avoir trouvé la ligne de bus qui va vous emmener, vous sortez dans la rue à la recherche de l'endroit le plus proche où l'attraper. Mais si le "guia de bolsillo de collectivos" vous décrit dans quelles rues passe votre bus, il ne vous dit pas où sont les arrêts. Et comme la longueur moyenne d'une rue à Buenos Aires doit être d'environ 3km, et que votre bus peut ne faire qu'un bref passage dans ladite rue, l'aventure commence!
Le plus simple est évidemment de demander à un passant, par exemple quelqu'un qui attend une autre ligne que la vôtre. Les Portenos sont tellement sympas qu'ils vont forcément vous répondre, souvent avec force détails... même s'ils n'ont aucune idée de la bonne réponse, plutôt que d'avoir la honte de ne pas avoir aidé un étranger, de surcroît Français!
Après avoir facilement parcouru un ou deux kilomètres sans trouver l'arrêt, et avoir vu plusieurs fois le sacré bus vous passer sous le nez, vous finissez par le repérer. Pas si évident, car parfois l'arrêt est seulement matérialisé par un chiffre frappé au pochoir sur un poteau de lampadaire. Il ne vous reste plus qu'à espérer que vous allez prendre la ligne dans le bon sens : presque toutes les rues étant à sens unique, le trajet dans l'autre sens passe par une autre rue, avec un arrêt parfois à plusieurs centaines de mètres, ce qui vous oblige de nouveau à demander à un habitant, qui évidemment...
Bon, vous avez trouvé le bon arrêt. Comme le bus vient juste de passer, il n'y a encore personne, c'est normal. Trois minutes plus tard, quand votre bus arrive, il y a 15 personnes sagement alignées derrière vous (ici la "cola" - la queue-, c'est sacré). Vous avez beau leur demander de passer devant vous, ils refusent tous obligeamment, quelle honte de passer devant un étranger, Français de surcroît! Et là vous vivez votre première angoisse, un peu comme un dépucelage tant attendu et qui forcément va mal se passer...
D'abord agiter le bras en s'avançant sur la rue, puis se reculer aussitôt car le bus arrive à fond et vient freiner brutalement en se collant au trottoir, comme toujours. Les portes s'ouvrent bien avant qu'il soit arrêté, les gens descendent ou plutôt sautent du bus par les portes arrière, tandis que ceux qui montent vous pressent gentiment pour grimper par la porte avant. En théorie la suite est toute simple, il suffit d'annoncer au chauffeur l'endroit où vous descendez, le nombre de personnes qu'il doit prendre sur la carte, de présenter la carte à la machine, puis de vite aller s'avancer vers le fond pour laisser monter les suivants.
Evidemment vous avez étudié le parcours, vous savez parfaitement où vous descendez, et vous l'annoncez au chauffeur, non sans une certaine fierté. C'est un métis revêche avec de grosses lunettes de soleil, il vous fait signe qu'il ne comprend rien à ce que vous dîtes, montrant déjà quelques signes d'impatience. Vous réessayez, et de nouveau vous essuyez un signe d'incompréhension, cette fois peut-être avec une légère touche de mépris...
Les gens sympas qui vous collent juste derrière sourient toujours, compatissants mais visiblement pressés, eux aussi. Pourtant cela fait un mois que vous avez préparé votre voyage et appris l'espagnol, vous êtes persuadé d'avoir bien prononcé "la Plazza de los Virreyes"! Mais non, ici on ne parle pas cette langue-là, enfin si, officiellement et à l'écrit, mais en réalité et dans la rue, non!
C'est un peu comme pour les cartes de crédit, au troisième essai vous devinez que ça va être un échec, et que votre accès à votre bus va être bloqué... Pendant ce temps tout le monde continue à vous regarder gentiment, sauf le chauffeur qui semble maintenant vous ignorer. Mais dans un dernier effort vous vous lâchez, et vous lancez un truc bien roulé chuinté où les "r" sont des "l", les "y" des "j" tandis que les "s" ont carrément disparu. Et contre toute attente, ça marche! Le gars au volant, d'un imperceptible mouvement de la tête, fait signe qu'il vous accepte dans SON bus. Soulagement général parmi la "gente" qui attend derrière vous, agglutiné sur les marches, toujours avec le sourire...
Ne reste plus qu'à présenter la carte Sube devant la machine, et que le chauffeur enfonce quelques boutons comme il fait pour les autres... Mais non, avec vous la maudite carte ne veut pas biper, ou pas au bon moment. C'est un geste à trouver, une harmonie avec le chauffeur, à peine vous commencez à lever le bras qu'il approche son doigt de son clavier, et au moment précis où vous collez de la bonne manière votre carte devant la machine, il envoie! Et là ça bipe, le vrai bip, celui de la victoire, pas le long, suraigü et moche bip de l'échec auquel vous avez droit. Aussitôt le spectre de la carte de crédit réapparaît, déjà deux horribles bips de refus, le chauffeur qui soupire lourdement, la "gente" qui vous soutient moralement, mais jusqu'à quand?
Soudain la main du chauffeur se lève, quitte son clavier, s'envole dans un grand revers affligé tandis que sort de sa bouche le mot salvateur "passe" (prononcer "passé"). Le spectre de la carte de crédit s'éloigne, vous disparaissez au fond du bus tandis que vous entendez les suivants prendre gentiment votre défense auprès du chauffeur: "son turistas..." (ce sont des touristes). Gros stress pour petite économie: le voyage coûte en moyenne 2 à 3 pesos par personne, soit entre et 15 et 20 centimes d'euro.
Deux ou trois jours plus tard, grâce entre autres aux commerçants de la rue, la prononciation locale finit par s'apprivoiser, et avec elle la jungle apparente du réseau de bus. Les chauffeurs, bientôt, si vous êtes coincés au fond du bus, vous crieront l'endroit où il faut descendre, et la balade en bus dans cette ville deviendra un plaisir sans cesse renouvelé. Ce n'est jamais la première fois qui est la meilleure...














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