Vu de France, Buenos Aires, c'est le tango. Ce n'est pas un mauvais business, d'autant plus que la ville n'a pas grand chose d'autre à vendre à l'échelle planétaire, mis à part son "lesbian and gay friendly", qui à lui seul attirerait 20% des touristes. Il y a bien quelques autres incontournables, mais plutôt à l'échelle locale, c'est-à-dire, vu d'ici, à l'échelle de l'Amérique Latine.
Par exemple Eva Peron fait toujours battre les coeurs, mais ce n'est pas non plus Nelson Mandela. Les Japonais ne viennent pas non plus ici juste pour voir jouer River Plate ou Boca Juniors, comme ils le font pour le FC Barcelone et Lionel Messi (Ah, celui-là! Encore un enfant du pays parti courir la gloire en Europe, imité par le pape Francisco!).
Quant à l'Obélisque de la "9 de Julio", l'immense artère qui déchire le centre ville, grande fierté locale, ce n'est pas non plus la Tour Eiffel ni les Champs Elysées. Il y aurait bien José Luis Borgès, un des monstres sacrés de la littérature mondiale, mais il est à peu près illisible pour le commun des mortels (essayez: on voit tout de suite que c'est génial sauf qu'on ne comprend rien...).
![]() |
| profil d'Eva Peron & Obélisque de la 9 de Julio |
Par exemple Eva Peron fait toujours battre les coeurs, mais ce n'est pas non plus Nelson Mandela. Les Japonais ne viennent pas non plus ici juste pour voir jouer River Plate ou Boca Juniors, comme ils le font pour le FC Barcelone et Lionel Messi (Ah, celui-là! Encore un enfant du pays parti courir la gloire en Europe, imité par le pape Francisco!).
![]() |
| Anémone & Messi |
![]() |
| Jose Luis Borges |
Reste donc Carlos Gardel. Effectivement, il a le bon profil. Beau gosse, look moitié espagnol moitié italien, tous les fondements de l'identité locale! Pour couronner le tout né en France, grandi à Buenos Aires, il incarne les heures de gloire de la ville, dans les années 1920-1930, quand elle ressemblait tant à Paris... et que le monde entier découvrait le tango.
Gardel, enfant des quartiers modestes de Buenos Aires, devenu une des premières stars internationales, a inventé le tango chanté, et a contribué à créer la légende d'une ville mythique, pleine d'amours impossibles sur fond de docks brumeux où débarquent des immigrants pleins de rêves et de sueur. On dit par chez nous qu'il faut mourir jeune pour faire un beau saint, et voilà qu'il meure en pleine gloire, à même pas 40 ans, dans un accident d'avion, laissant tout un pays en pleurs.
Gardel, enfant des quartiers modestes de Buenos Aires, devenu une des premières stars internationales, a inventé le tango chanté, et a contribué à créer la légende d'une ville mythique, pleine d'amours impossibles sur fond de docks brumeux où débarquent des immigrants pleins de rêves et de sueur. On dit par chez nous qu'il faut mourir jeune pour faire un beau saint, et voilà qu'il meure en pleine gloire, à même pas 40 ans, dans un accident d'avion, laissant tout un pays en pleurs.
Ici Gardel est partout, comme Maradona. En dessin, en peinture, en statue, graphé sur les fresques devant lesquelles dansent des couples en tenue, à San Telmo ou à Boca. Il illumine aussi les enseignes des "tango shows" et il est évidemment en première page des brochures pour touristes. Et comme par hasard, voilà qu'on débarque en plein "Mundial del Tango", qui fait se frotter les mains des "posaderos" (loueurs de chambres meublées chez l'habitant).
Sauf que nous, pauvres ignorants, en arrivant ici on savait à peine que le tango, ça ne faisait pas que se danser. Et puis on a vite compris aussi que la culture locale, c'est plutôt cirque, manga, zumba, jazz et musique électronique...
Pourtant c'est vrai que ça ne manque pas de gueule, les pas de tango incrustés dans les trottoirs, rouge pour la femme et noir pour l'homme, et qu'il est beau le restaurant qui les borde, avec ses boiseries et ses cuivres, ses serveurs à la parisienne et sa jolie enseigne (en français dans le texte) "la boutique antique"...
Et comme on se la joue "couleur locale" et pas "couleur dollar", on avait presque fini par en faire un défi, de vivre un mois à Buenos Aires en zappant le tango.
C'était sans compter sur la "Botica del Angel". A côté de chez nous, juste devant l'arrêt du colectivo 23 qui va au centre ville, il y a ce truc bizarre. Une grande façade néo-gothique avec des bas-reliefs représentant une armée de petits anges, entièrement peinte en gris métallisé bien pétant, coincée entre le Chinois et la serrurerie, avec ce titre mystérieux peint en blanc "la Boutique de l'Ange".
Grande porte vitrée et fumée à deux battants, et derrière les inévitables types en uniforme, qui font que tu ne sais jamais si tu as affaire à une banque, à un musée ou à un hôtel. Une fin d'après-midi je décide de pousser la porte. Ici, la bonne question pour justifier sa curiosité de touriste, c'est de demander si c'est un musée, et si on peut visiter. Le gardien, comme d'habitude, est baraqué et charmant.
C'était sans compter sur la "Botica del Angel". A côté de chez nous, juste devant l'arrêt du colectivo 23 qui va au centre ville, il y a ce truc bizarre. Une grande façade néo-gothique avec des bas-reliefs représentant une armée de petits anges, entièrement peinte en gris métallisé bien pétant, coincée entre le Chinois et la serrurerie, avec ce titre mystérieux peint en blanc "la Boutique de l'Ange".
La réponse est charmante aussi, mais pas trop carrée. Je comprends que c'est bien un musée, enfin pas vraiment mais un peu quand même, et que c'est ouvert quand il y a des manifestations. Il me donne deux flyers en couleur, le premier pour un spectacle de tango le soir-même, le second pour une foire aux vins bio trois jours plus tard!
Je jette un oeil autour de moi : c'est de la folie, je n'ai jamais vu ça. Tout, absolument tout, des murs au plafond (à plus de 6 ou 7 mètres de haut) est peint en bleu ciel, et rempli pour une moitié de moulures et de statues d'angelots en plâtre, blanches, et pour l'autre moitié de tableaux, de photos, d'affiches et d'extraits de chansons, le tout sur-éclairé par une myriade de petites ampoules. En réalité c'est une ancienne chapelle reconvertie en temple du tango. C'est totalement kitsch pour le coup, et fascinant en même temps, hyper-chargé, pas un seul mètre carré pour se reposer les yeux, le tout semblant tout droit sorti du pressing, tellement c'est clinquant.
Je jette un oeil autour de moi : c'est de la folie, je n'ai jamais vu ça. Tout, absolument tout, des murs au plafond (à plus de 6 ou 7 mètres de haut) est peint en bleu ciel, et rempli pour une moitié de moulures et de statues d'angelots en plâtre, blanches, et pour l'autre moitié de tableaux, de photos, d'affiches et d'extraits de chansons, le tout sur-éclairé par une myriade de petites ampoules. En réalité c'est une ancienne chapelle reconvertie en temple du tango. C'est totalement kitsch pour le coup, et fascinant en même temps, hyper-chargé, pas un seul mètre carré pour se reposer les yeux, le tout semblant tout droit sorti du pressing, tellement c'est clinquant.
A la maison je regarde le flyer. Terriblement banal. Une femme d'un certain âge, belle, un peu floutée comme si elle était en mouvement, une brune vêtue de rouge... qui s'appelle Alba Morena et qui se produit à 21 heures. C'est pas cher (ici la nourriture de l'esprit ne vaut rien à côté de celle du ventre, c'est-à-dire à peu près tous les concerts entre 5 et 10 euros), c'est pas loin, et c'est l'occasion de mettre une croix finale dans la case tango, d'autant qu'on n'a rien de prévu ce soir.
Un petit effort d'habillement (le tango, c'est class!), et nous voilà partis. Grand sourire du gardien, content d'avoir recruté quelques clients. On déambule dans ce qui était la nef, des photos d'époque, des calicots avec de grandes phrases définitives comme on les aime ici, du style "El tango, es alegrarse de estar triste" (le tango, c'est être heureux d'être triste). Des toilettes tout droit sorties des années 1920, avec cuvettes et robinets d'époque, un petit bar du même style où l'on offre le café en attendant le début du spectacle. On s'étonne de voir les quelques spectateurs habillés à peine mieux que dans la rue, c'est-à-dire n'importe comment. Peu de monde, quelques dizaines de personnes, la cinquantaine pour les plus jeunes. Soudain le grand rideau noir derrière nous s'ouvre et découvre la salle, l'ancien choeur de la chapelle transformé en mini-amphithéâtre!
De chaque côté deux escaliers en marbre, avec leur rampe en fer forgé peinte en noir et or, permettent d'accéder aux petits balcons, sur deux niveaux, le tout également surchargé d'angelots et d'icônes du tango. Au plafond, sur le fond bleu, une multitude d'étoiles blanches, avec écrite sur chacune le nom d'un chanteur ou d'un musicien. Une jauge d'à peine 100 personnes, mais la plus belle salle de concert que j'aie jamais vue! Sauf qu'il faut traverser la scène pour aller s'assoir, et on comprend vite qu'on ne pourra plus sortir une fois que le concert aura débuté!
De chaque côté deux escaliers en marbre, avec leur rampe en fer forgé peinte en noir et or, permettent d'accéder aux petits balcons, sur deux niveaux, le tout également surchargé d'angelots et d'icônes du tango. Au plafond, sur le fond bleu, une multitude d'étoiles blanches, avec écrite sur chacune le nom d'un chanteur ou d'un musicien. Une jauge d'à peine 100 personnes, mais la plus belle salle de concert que j'aie jamais vue! Sauf qu'il faut traverser la scène pour aller s'assoir, et on comprend vite qu'on ne pourra plus sortir une fois que le concert aura débuté!
Les gens prennent leur temps pour s'installer, visiblement des habitués. Le rideau se referme. Un grand monsieur bedonnant et souriant, tout de noir vêtu, vient dire quelques mots de bienvenue. Une allusion rapide aux portables, mais qui semble superflue, d'ailleurs il n'y aura aucune sonnerie ni aucun flash de toute la soirée. Des habitués, je vous dis! Le monsieur en noir est très applaudi, et la lumière s'éteint doucement. L'éclairage sur la petite scène arrive en douceur, en même temps qu'un vieux monsieur bien habillé, avec une écharpe noire sur son pull jaune, vient s'assoir sur une chaise devant un micro, sur le côté de la scène. Suivent le guitariste et le bandonéoniste, deux jeunes gars en jeans, baskets et chemise noire. Puis c'est l'entrée de la chanteuse, très applaudie. L'ambiance est sympa, détendue et concentrée, on se croirait un peu à Saint Germain des Prés dans les années 60.
Petit discours d'introduction de la chanteuse, on a l'habitude de comprendre un mot sur 10 donc on attend tranquillement la suite. Lumière sur le vieux monsieur. Il se met à lire un texte, un genre de poème en prose, qui parle de Buenos Aires, de brume sur le port, de tristesse et de regrets, de moments qui s'enfuient. Silence. Le bandonéon se lance avant la fin du texte, lancinant, lent, incisif, toujours en rupture, avec une grande économie de geste et d'expression du musicien, vite rejoint par le guitariste, virtuose lui aussi, c'est une évidence. Le vieux monsieur s'arrête. Les notes sont rares mais le rythme omniprésent, les portes de la perception sont déjà ouvertes quant le chant arrive.
La voix de la chanteuse est grave mais pas triste, elle chante dans un vrai micro avec un fil, c'est juste, c'est juste et beau, elle touche l'endroit du cerveau directement relié à des codes dont on n'a pas les clés, mais qu'on devine enfouis dans l'inconscient de cette ville, quand elle inspirait encore les poètes. Les moches tours du port disparaissent, les vieilles ruelles renaissent, pourtant ce n'est pas du vieux, c'est du sentiment qui n'a pas d'âge, c'est de la nostalgie d'activiste.
Applaudissements, encouragements plutôt. Le vieux entreprend un nouveau texte, service minimum au niveau des effets, il n'est pas là pour faire l'acteur. Pareil pour la musique, j'aime bien les artistes qui n'ont pas peur du silence. Le gars au bandonéon joue avec le vide, c'est un funambule. La chanson suivante est plus entraînante, le public frappe le rythme avec ses mains, seulement le refrain, le reste on le laisse aux virtuoses. La chanson ondule comme les bateaux qui amenaient les immigrants, la guitare se fourvoie dans les estaminets douteux, se lâche comme on sort de sa triste condition humaine, et que la voix monte, monte, jusqu'au bout de la nuit, quand la famille est restée en Europe et que sur nos épaules dansent nos enfants... et un avenir que personne n'a encore écrit à notre place!
Vers le milieu du spectacle la chanteuse a présenté quelques personnes qui étaient dans la salle, des compositeurs, des auteurs, belle ambiance, on finissait presque par se demander ce qu'on foutait là. A la fin il y a eu les fleurs pour la chanteuse, les embrassades avec les compositeurs, avec le monsieur bedonnant et souriant qui était aux anges, dans sa boutique.
On s'est retrouvé dans la rue, en se demandant si on n'avait pas rêvé...
Vivement la foire aux vins bio!
La voix de la chanteuse est grave mais pas triste, elle chante dans un vrai micro avec un fil, c'est juste, c'est juste et beau, elle touche l'endroit du cerveau directement relié à des codes dont on n'a pas les clés, mais qu'on devine enfouis dans l'inconscient de cette ville, quand elle inspirait encore les poètes. Les moches tours du port disparaissent, les vieilles ruelles renaissent, pourtant ce n'est pas du vieux, c'est du sentiment qui n'a pas d'âge, c'est de la nostalgie d'activiste.
Applaudissements, encouragements plutôt. Le vieux entreprend un nouveau texte, service minimum au niveau des effets, il n'est pas là pour faire l'acteur. Pareil pour la musique, j'aime bien les artistes qui n'ont pas peur du silence. Le gars au bandonéon joue avec le vide, c'est un funambule. La chanson suivante est plus entraînante, le public frappe le rythme avec ses mains, seulement le refrain, le reste on le laisse aux virtuoses. La chanson ondule comme les bateaux qui amenaient les immigrants, la guitare se fourvoie dans les estaminets douteux, se lâche comme on sort de sa triste condition humaine, et que la voix monte, monte, jusqu'au bout de la nuit, quand la famille est restée en Europe et que sur nos épaules dansent nos enfants... et un avenir que personne n'a encore écrit à notre place!
Vers le milieu du spectacle la chanteuse a présenté quelques personnes qui étaient dans la salle, des compositeurs, des auteurs, belle ambiance, on finissait presque par se demander ce qu'on foutait là. A la fin il y a eu les fleurs pour la chanteuse, les embrassades avec les compositeurs, avec le monsieur bedonnant et souriant qui était aux anges, dans sa boutique.
On s'est retrouvé dans la rue, en se demandant si on n'avait pas rêvé...
Vivement la foire aux vins bio!















Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire