vendredi 7 août 2015

Première journée, Première aventure !


Première aventure : obtenir des pesos argentins au cours réel. 

C’est sympa, parce qu’on entre tout de suite dans un autre monde, dans lequel tous nos repères européens commencent à s’effilocher. Première chose, surtout ne pas aller dans un bureau de change officiel, où l’on change les devises au cours fixé par le gouvernement, environ 10 pesos pour 1 euro.
Non ! le « vrai » cours et de loin le plus avantageux, c'est celui qui se pratique dans la rue. On l’appelle le cours «blue», en ce moment à environ 15 pesos pour 1 euro. La raison en est que le gouvernement essaie de masquer l’hyperinflation en maintenant artificiellement un taux officiel complètement fictif. Personne n’y comprend rien, d’autant qu’il y a un 3eme cours, le cours «Green», réservé aux Argentins qui veulent changer des pesos pour partir à l’étranger, un peu plus avantageux (12 à 13 pesos pour 1 euro), mais limité à un montant journalier qui est fonction du taux d’imposition : plus on paye d’impôts plus on peut changer de grosses sommes au cours «Green», mais moyennant une tonne de paperasses. Résultat : tous les Argentins qui doivent voyager vont acheter des dollars en Uruguay, donc énorme fuite de capitaux.



Nous voilà donc partis avec nos euros vers le Cours Florida, immense rue piétonne et commerçante, où se concentrent tous les changeurs. Dans les rues adjacentes, on commence à croiser les premiers rabatteurs, qui font les cent pas en prononçant à l'envie ce seul mot « cambio, cambio, cambio » (change), inlassablement répété, parfois même modulé comme une mélopée. 
Anémone est très inquiète à l’idée que son papa va devoir disparaître avec tous ses euros, en compagnie d’un de ces inconnus dont certains n’ont pas l’air trop rassurants. Mais ça vaut le coup d’essayer, sinon nos 500 euros ne vaudront que 5000 pesos, et vu le cours de la vie ici, on n’a pas trop le choix ! 
J’avise donc un peu au hasard un jeune gars qui récite son «cambio» sans trop de conviction, tout en pianotant sur son téléphone portable. Il me demande aussitôt combien je veux changer. 
J’avoue mes 500 euros. Il me fait consciencieusement répéter, tant mon espagnol est encore approximatif, avant de se retourner et de prononcer un prénom (il n’y a pourtant personne derrière lui). Puis, il me demande de le suivre dans la galerie avant de s’arrêter devant une petite boutique en verre qui semble être une horlogerie-bijouterie. 


Un autre jeune gars arrive aussitôt de nulle part, ouvre la boutique et nous fait entrer. A l’intérieur, une petite salle sur la droite, aveugle, où se font les transactions. Il s’exprime avec sa calculette. Il affiche d’abord «15» et me demande si je suis d’accord (sous-entendu: avec ce taux). J’approuve. 
Il multiplie ensuite par mes 500 euros. Je ré-approuve les 7500 pesos qui s’affichent. Il sort de son tiroir des liasses de 100 pesos, unis 10 par 10 avec des élastiques ; m’en donne 75 en me priant de recompter. Puis on se sert la main moins de 2 minutes après être entrés. 
Facundo, le rabatteur, me laisse sa carte pour la prochaine fois. J’y lis « Asesor Turistico-Consultor Financiero ». Anémone est rassurée, son père est sain et sauf et nous allons pouvoir aller déjeuner.

Susanita, Anémona, Mafalda et Alberto

Une semaine plus tard...
Sans doute l'euphorie des premiers jours, on s'est un peu lâchés question dépenses. Ici rien n'est vraiment cher mais rien non plus n'est "bajato" (pas cher), si bien qu'au bout d'une semaine on n'a plus de pesos. Il faut retourner au cambio cambio. J'y vais avec Albert. 
Sûr de moi je ne prends même pas la peine d'emmener la carte de Facundo ni celle du changeur, avec l'adresse de sa boutique factice. 
En arrivant au début du Cours Florida, je me dis qu'en le remontant je vais finir par tomber sur Facundo. Pas tout à fait idiot comme idée, mis à part que le fameux Cours Florida doit faire pas loin de 4 km de long (on met du temps à s'habituer à la longueur des rues ici, avec des numéros allant couramment jusqu'à plus de 6000). Et puis ce n'est qu'une succession de boutiques et de galeries commerçantes qui se ressemblent beaucoup,  avec tous les 100m des kiosques à journaux et des vendeurs ambulants de  jus d'orange et de maté... qui se ressemblent aussi beaucoup!  

Ce qui me perturbe, c'est qu'on a beau avancer, il n'y a aucun rabatteur à l'horizon. Aucun cambio cambio ne résonne, nada de nada! Ils étaient des centaines, ça m'étonnerait qu'ils aient tous pris leur vendredi pour aller voir jouer Riverplate contre Bocajuniors ! Leurs remplaçants sont de gentils démarcheurs de tours opérators, arborant des prospectus et des petits panneaux colorés, qui occupent le terrain en proposant aux touristes des visites de Tigre (la petite Venise locale), de Colonia (pour traverser le Rio de la Plata) et des chutes d'Igazu. 
Grosse présence policière aussi, qui ne m'avait pas frappé la dernière fois. Les plus visibles arpentent la rue par groupes de  trois ou quatre, avec d'impressionnants gilets pare-balle kaki par-dessus leur uniforme et de grosses armes à  la ceinture. Ils ont d'autres collègues plus tranquilles avec des gilets fluo floqués "Prefecture" sur le dos, et d'autres encore, plus jeunes et plus sportifs, à demi en civil mais avec des cartes officielles pendues à leur cou... Au bout d'une petite heure on finit par arriver au bout de la rue, sur la Plaza San Martin qui domine la ville. Charmant petit parc avec vue, on s'assoit sur un banc pour débriefer tous les deux. Albert voudrait bien une glace ou un maillot de Di Maria aux couleurs de l'Argentine, mais pour ça il faut que je retrouve Facundo: on n'a même plus assez de pesos pour recharger la carte Sube qui nous aurait permis de rentrer en métro! D'un commun accord, on décide donc de refaire le chemin en sens inverse, plus lentement. De toute façon, on commence à en avoir plein les pattes. Heureusement cette fois la pente est avec nous, et Albert est bon marcheur...

On commençait à apercevoir le bout de la rue, quand pour la cinquantième fois de l'après-midi j'ai cru reconnaître la galerie qu'on cherchait. Mais ce coup-ci c'était le bon. Pas de Facundo, mais 30m à l'intérieur, assis sur un tabouret de bar dans l'entrée de sa boutique, mon changeur. Beaucoup moins souriant que la dernière fois, il se contente de lever le pouce pour montrer qu'il nous reconnaît, avant de lever tout le bras rapidement, d'écarter son tabouret puis de nous faire entrer tout aussi rapidement à l'intérieur. On a juste le temps d'apercevoir un jeune gars qui  accourt pour se placer derrière la porte. Une fois dans la boutique il nous entraîne dans le fond, dans la même petite pièce que la dernière fois, invisible depuis la galerie. En même temps il m'explique quelque chose en parlant vite, je comprends juste "policia" "vuelta"  (rondes de police?). Je sors mes euros qu'il me fait aussitôt signe de remettre dans ma poche. Il veut seulement savoir combien je veux changer. Cette fois je mise 700. Même jeu avec la calculette. Apparemment le taux du Blue n'a pas changé. Il m'en promet 10 500. Plus exactement il me donne un post-it rose sur lequel il a écrit "10 500", qu'il me demande de mettre dans ma poche. Puis il nous demande de sortir. Dans la galerie on est pris en charge par le jeune gars qui en fait gardait la porte de la boutique pendant qu'on était à l'intérieur. En face il y a un costaud en uniforme, style "sécurité de la galerie". Après un bref conciliabule, il s'écarte de quelques pas. Derrière lui une porte, à peine visible tant elle se confond ton sur ton avec le gris métallisé des murs de la galerie. Le jeune nous y entraîne. On se retrouve dans un couloir très long, mais on s'arrête au bout de trois mètres devant un ascenseur, qu'il appelle. Il me glisse quelques mots dans lesquels je ne reconnais toujours que "policia" et "vuelta". On monte au quatrième, le jeune gars sourit toujours dans sa barbe sans nous regarder, Albert voit bien que ça ne se passe pas comme la dernière fois, il me demande pourquoi, je lui réponds en lui prenant la main et en lui disant qu'on va juste chercher nos pesos. On sort de l'ascenseur, même couloir qu'en bas. A la troisième ou quatrième porte le jeune gars frappe trois coups. Un métis indien gominé, en jogging adidas rouge, ouvre aussitôt. Nous entrons, le métis referme, le jeune gars reste encore dans le couloir. Nous nous retrouvons dans une sorte de petit hall, quelques portes, l'une est entrouverte et laisse voir un immense bureau, vide, derrière lequel trône un tout aussi immense fauteuil, vide lui aussi. Devant nous un guichet, on pourrait se croire dans une administration... sauf que derrière se tient un espèce de colosse chevelu et barbu, poils noirs bien en évidence sortant de sa chemise ouverte, rouge et verte, style Caraïbes. Le fun et le sourire en moins... Je glisse mes billets de 50€ sous la petite grille, avec mon joli petit post-it, qu'il écarte négligemment. Après m'avoir fixé d'un regard moyennement sympathique, il se met à contrôler un à un les billets, en les grattant longuement avec l'ongle de son index, me jetant de temps en temps un regard. On est entre l'excellent théâtre et "Le Bon, la Brute et le Truand", tant il ressemble au second... Le  silence est un peu pesant. L'opération s'éternise. J'espère juste ne pas avoir trop de faux... J'essaie de meubler en racontant la scène à Albert qui, pas assez haut, ne voit rien de ce qui se passe. Bon, c'est un sans faute! Le Monsieur sort alors une épaisse liasse tenue par deux élastiques, qu'il me passe par dessous la grille, et j'entends enfin le son de sa voix: "son diez mil" (c'est dix mille), avant de faire l'appoint en distribuant comme aux cartes les cinq billets de 100 qui manquaient. Je ne le sens pas trop de recompter, d'ailleurs le métis sportif est de retour qui nous fait ressortir. Le jeune gars est toujours là, et nous redescendons avec lui. Notre changeur est remonté sur son tabouret, juste un nouveau petit signe avec le pouce avant de faire comme s'il ne nous avait jamais vus.
Dans la rue Albert veut savoir où est passé Facundo. Je me lance dans une explication compliquée: il est parti se cacher de la police, non parce que c'est un voleur, mais parce que la police protège aussi les banquiers, qui d'une certaine façon sont aussi des voleurs, vu qu'ils nous donnent moins d'euros que Facundo, et qu'ils gardent la différence pour eux. Evidemment ça lui passe un peu au-dessus de la tête, mais il comprend très bien que la différence c'est les glaces, le maillot de Di Maria, les bonbons chez le Dominicain en bas de chez nous... Bref, on est tous les deux d'accord pour espérer que Facundo ne s'est pas fait prendre! En attendant on met le cap sur la bouche de métro la plus proche, histoire d'aller mettre nos pesos à l'abri... des voleurs!


2 commentaires:

  1. Ouf... on commençait à se demander si vous aviez bien été livrés en Argentine...
    Si vous n'aviez pas été pris en otages par une tribu de sauvages producteurs d'hydromel qui vous auraient fait boire du vin Argentin jusqu'à plus soif afin de vous soutirer le recette du Tisquin ou, pire, du Fais Pas le P'tit Malin (comme dans la pub "pirates y zont volé nott recette") ;)
    Des gros bisous à Helena, Anemona, Alberto y Tranberdo
    P&C

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  2. Coucou
    Merci pour vos messages!
    Contente de lire que tout va bien!
    Grosses bises à tous les 4!
    Sophie

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